Rencontre avec Bernard Monneret

Né le 2 juin 1931 à Lyon 1er, Bernard Monneret a débuté le judo en novembre 1947. 3ème dan depuis 1959, il est également 1er dan de kendo, 1er dan de iaïdo, 3ème dan de karaté et 6ème dan d'aïkido

Bernard Monneret

En juin 1944, Lyon subit de plein fouet les bombardements annonçant la fin prochaine de la Seconde guerre mondiale. Bernard Monneret a alors 13 ans et habite avec sa famille sur le plateau de la Croix-Rousse. Cet après-midi-là, jour de congé, il feuillette distraitement un illustré consacré aux aventures de Nick Carter, l'invincible reporter. Du coin de l'œil, il surveille le ballet aérien des escadrilles ciblées par la DCA des Monts du Lyonnais. Il a alors un flash presque mystique : un jour, il sera professeur de judo !... Le plus étonnant est qu'il n'a, à cet instant, encore jamais entendu parler de cette discipline.

Il faudra un film d'action avec James Cagney ("Du sang dans le soleil" de Frank Lloyd, sorti en 1946) pour le pousser à partir en quête d'un club – pour l'anecdote, le même film a produit les mêmes effets sur des personnes comme Georges Baudot ou Michel Charrier… En cet automne 1947, les clubs de judo sur Lyon ne sont pas légion. Bernard Monneret, qui pratique par ailleurs la gymnastique et effectue régulièrement de longs raids à vélo, se rend au 18 quai Gailleton, où se trouve le dojo de René Lenormand. Il a 16 ans. En grimpant les marches qui le conduisent à la salle, il est impressionné par les bruits de chutes qui lui parviennent. Il hésite, revient sur ses pas, puis se décide enfin.

A cette époque, Lyon ne compte que trois ceintures noires : MM. Gourhand, Midan et Lenormand. Surnommé "Le vieux" par ses élèves, ce dernier a la réputation d'être plus souvent à son bureau que sur le tapis. Ses cours sont une succession de randori souples et libres. Bernard Monneret y fait la connaissance de Alfonso "Pepone" Garcia. Ensemble, les deux hommes dévorent les pages techniques de la revue Judo international, et s'efforcent de reproduire en situation les mouvements ainsi visualisés. C'est ainsi qu'ils mettent au point un redoutable de-ashi-baraï, technique par laquelle Bernard, alors ceinture verte, surprendra à la surprise générale, lors d'un gala, un éminent judoka venu de Genève.

"J'ai tout de suite été frappé par la portée philosophique du judo, cette idée selon laquelle la pratique physique était le moyen de parvenir à l'accomplissement de l'individu", se souvient aujourd'hui celui qui fut témoin et acteur du tout premier passage de ceinture noire organisé à Lyon, passage qui récompensa notamment MM. Burgat, Bourgeois et Pujol. Un aspect le chiffonne cependant : "Mois où sont donc ces fameux atemis ?" C'est pour assouvir cette quête que Bernard se lancera peu à peu, en pionnier, à la découverte du karaté, de l'aïkido et de cette somme de disciplines qui constituent une bonne partie de ce qu'il appelle l'enseignement budo. Il évoque en détail les étapes de ces différentes écoles de vie dans "3 fois 25 ans – Réminiscences sur mon parcours",  mémoires de près de 200 pages rédigées entre juin et décembre 2006, dont la lecture témoigne d'une vie presque entièrement consacrée à en saisir le fil et l'essence. Comment a-t-il réussi à jongler entre autant de disciplines, à la fois si proches et si différentes ? "Chacune de ces disciplines constitue une branche d'un même arbre, le budo. Vous savez, les arts martiaux sont comme les langues étrangères : une fois que vous êtes ceinture noire dans l'un, vous avez compris la méthode pour bien aborder les autres."

1er dan de judo le 27 novembre 1954 – il avait été informé de l'examen quelques minutes plus tôt, en croisant un collègue sur un pont -, 2ème dan le 27 novembre 1955, Bernard Monneret remporte les championnats du Lyonnais en 1957. Cette saison-là, il est sélectionné pour les championnats d'Europe de Bruxelles. Un stage de préparation de trois semaines précède ces championnats. Las, l'employeur de Bernard refuse de lui accorder les congés nécessaires – il exerce alors la profession de comptable. Furieux, Bernard démissionne sur-le-champ et retrouve dans la foulée un poste au sein d'une autre société, ce qui l'empêche finalement d'honorer sa sélection européenne. Philosophe, il analyse ainsi l'épisode : "Dans la vie, certains choix s'imposent à vous même s'ils n'en sont pas vraiment."

Du haut de ses 70 kilos, à une époque où les catégories de poids n'existent pas encore, Bernard Monneret apprend à se transcender dans les shiaï. Il parvient alors à transformer sa forte émotivité en action : "J'avais besoin de faire beaucoup d'uchi-komi pour me sentir chaud". Il travaille plus particulièrement ko-soto-gake, morote à droite, sode à gauche, et s'efforce de varier les directions au maximum. "Mon judo était un judo de stratégie" explique-t-il. En stage, il a l'occasion de s'entraîner avec Anton Geesink ("110 kg de muscles, capable de sauter à 1,20 m de haut les pieds joints en extension !"), Bernard Pariset ou Henri Courtine, et manque de peu de se frotter à ce dernier lors d'un championnat de France : un quiproquo le met en effet en concurrence avec un combattant de 110 kg, lequel remporte à pile ou face (!) le droit de rencontrer Henri Courtine et, accessoirement, de découvrir de près l'efficacité de son de-ashi-barai.

Assurément, la compétition n'est pas le moteur de Bernard Monneret. Il préfère en cela l'approche de Morihei Ueshiba, le fondateur de l'aïkido : "Maître Ueshiba a toujours privilégié la notion d'échange à celle de compétition. Travailler à être complémentaire avec son partenaire était pour lui une démarche bien plus constructive que celle qui consiste à essayer de s'imposer à tout prix à celui-ci. Néanmoins, s'il n'y a d'autre alternative que celle de se battre, alors il faut gagner." Et Bernard Monneret de poursuivre : "En soi, l'affrontement n'est pas condamnable, il est même formateur. Je suis en revanche plus réservé sur la "championnite". A trop se focaliser sur le résultat, le combattant en oublie souvent d'insister sur les moyens qui conduisent à ce résultat, et qui sont l'objet même du budo. La compétition, à mon sens, n'est que la face visible de l'iceberg, le plus petit côté de l'enseignement budo." Poète, peintre et sculpteur à ses heures, il profite de ces occasions de travailler la plume, le bois ou la toile - instants qui nécessitent "un état de vacuité à la limite du désoeuvrement" - pour méditer plus encore sur divers aspects de ses disciplines fétiches : "Je suis convaincu que certains hommes naissent champions et d'autres non. Même le meilleur professeur du monde rencontrera ses limites avec un élève qui n'a pas déjà ce capital en lui. J'en veux pour preuve que, très souvent, ceux qui réussissent dans une discipline arrivent à tirer leur épingle du jeu dans la plupart de leurs autres activités."

C'est à l'armée que Bernard Monneret effectue ses tous premiers pas dans le monde de l'enseignement. A l'automne 1951, il est en effet affecté à Innsbruck (Autriche). Très vite, ses compétences de judoka lui permettent de se retrouver à la tête d'un peloton d'éducation physique composé de virulents corrélégionnaires. Il entraîne notamment un explosif boxeur, qu'il surprend régulièrement par ses okuri-ashi-barai. A son retour d'Innsbruck, il dépanne son ami Jean Alex, journaliste polyglotte atteint de soucis de santé, à la tête du club de judo de Rive-de-Gier – où il verra passer entre autres Gérard Morfin, aujourd'hui 6ème dan, ou Aurelio Mancini, qui deviendra 5ème dan et arbitre mondial. Sa devise ? "Un professeur n'enseigne pas ce qu'il sait, ni ce qu'il fait : il enseigne ce qu'il est." Deux mois plus tard, Bernard Monneret remplacera également son ami à la tête de son autre club, à Bourgoin-Jallieu… La date du 25 novembre 1955 est celle où Bernard, alors âgé de 24 ans, a officiellement enseigné pour la première fois. Coïncidence étonnante : c'est aussi la date qui est choisie par la Loi sur l'enseignement comme point de départ rétroactif à son application. En clair, tous ceux qui enseignaient à cette date deviennent de fait diplômés d'Etat !

A la fin des années cinquante, Bernard monte la section judo du Clud athlétique et sportif des cheminots d'Oullins, qu'il encadre aux côtés de Renée, sa première épouse. Le club marche fort, notamment en championnats de France des cheminots, et le couple forme de nombreuses ceintures noires. En parallèle, Bernard entend démarrer l'enseignement de l'aïkido, poussé en cela par son ami l'expert japonais Masamichi Noro. Malheureusement, il ne peut obtenir la salle qu'il souhaite pour mener à bien ce projet. "A l'époque, le Judo club du Rhône de Bernard Midan était quelque peu hégémonique sur l'agglomération. Il fallait être de sa paroisse et je n'en étais pas. Les choses sont vite devenues claires : si je voulais enseigner comme je le voulais, il me fallait mon propre club. Et tant pis si Renée estimait que c'était trop de responsabilités à assumer !"

Le Club lyonnais des arts martiaux voit ainsi le jour en avril 1965. Il est d'abord domicilié au 6ème étage du 11 place Croix-Paquet, dans une ex-salle de culturisme. Puis, à partir d'avril 1977, le club sera transféré au 34 rue Marietton à Vaise, où il se trouve toujours aujourd'hui. Bernard Monneret y donne des cours de judo (il est 3ème dan depuis 1959), d'aïkido (il est alors 1er dan depuis 1964) et de karaté shotokaï (il en est 1er dan depuis 1957, et estime le shotokaï plus en phase avec l'aïkido que le karaté shotokan). Confiant en l'avenir, il demande expressément à ses élèves du CASCOL de ne pas le suivre au CLAM : "Avec le recul, il s'agissait sans doute d'un péché d'orgueil. Je pensais que les choses se mettraient en place aussi vite qu'au CASCOL. Or il aura fallu cinq ans pour enclencher la bonne dynamique."

Budo, boulot, dodo : tel pourrait ainsi se résumer l'ordinaire des journées de Bernard Monneret à compter de ces années, années marquées par la disparition tragique de Renée dans un accident de la circulation en décembre 1971. Arbitre de ligue à une époque où les tableaux de score n'existaient pas encore et où il incombait aux arbitres de tout retenir, il peine parfois à mémoriser le score des combats : "Je travaillais comme comptable toute la semaine, alors les chiffres se mélangeaient parfois quelque peu dans mon esprit" sourit-il aujourd'hui… Certains soirs, il lui arrive d'enseigner plusieurs disciplines différentes à la suite. Son secret pour ne pas perdre le fil entre toutes ces activités ? "J'ai toujours pris soin de mener une activité à la fois. Au fond, je m'efforce d'avoir la même approche que celle du samouraï au combat : il commence à cheval avec son arc puis sa lance, puis il finit au corps à corps. Il s'agit à chaque fois de disciplines a priori très différentes les unes des autres, alors qu'en fait il y a bien une continuité…" Le CLAM ne cherche pas à briller en compétition, préférant insister sur le travail technique quotidien sur le tapis : "Aujourd'hui les gens zappent vite. Si nos vies pouvaient se comparer à des sentiers de montagne, je dirais que j'ai eu la chance de pouvoir emprunter la route des crêtes. Je considère en revanche qu'aujourd'hui beaucoup rebroussent chemin trop tôt. Ils se disent qu'en essayant ailleurs, peut-être que ce sera plus facile. Mais les autres chemins ne sont pas forcément plus faciles..."

S'il n'est jamais allé au Japon faute de temps, Bernard a en revanche expérimenté avec ses élèves diverses méthodes d'entraînement héritées des samouraïs : échauffement à base de sauts de grenouilles jusqu'à l'étourdissement, footing pieds nus dans la neige à 5 heures du matin, tous les moyens semblaient bon pour avancer dans la perception de l'esprit budo. "Sans doute était-ce quelque peu exagéré, admet-il à présent. Mais il ne faut pas perdre de vue que c'était une autre époque. Les élèves étaient aussi motivés que moi, ce qui ne serait sans doute pas le cas aujourd'hui." Au moment du salut final, il expose oralement quelle était l'intention de la séance, afin que chacun de ses élèves puisse déterminer si les objectifs ont été atteints. De même, pour chaque nouvelle année, Bernard et son épouse Josiane prennent le soin d'offrir une carte de vœux composée d'une esquisse et d'un texte de réflexion. "L'idée n'est pas forcément de transmettre un savoir. Elle est plutôt d'inciter mes élèves à s'ouvrir et à se comprendre les uns les autres. Un sensei qui parle d'amour à ses élèves, cela peut prêter à sourire. Je crois pourtant que c'est la base de tout." Et de citer une métaphore de la Bible : "Il y a deux manières de pousser un rocher en haut d'une montagne lorsque vous êtes plusieurs personnes. Soit vous poussez chacun votre tour, soit vous poussez tous ensemble. Cette notion de "pousser ensemble" me semble rejoindre les valeurs d'entraide et de prospérité mutuelle du judo."

Propos recueillis à Lyon 6ème les 1er février et 30 mars 2007 par Anthony Diao.