Rencontre avec José Rivière

Né le 22 juillet 1918, José Rivière a débuté le judo en 1945, obtenu son 3ème dan en 1986 et arbitré jusqu'en 2002. Rencontre avec un jeune homme de 88 ans.

José Rivière

Né à Tarbes, lycéen à Argelès, garçon de café à Paris – il fut même l'un des plus jeunes chefs de rang de la place -, José Rivière fut chasseur alpin entre 1938 et 1941, dans la section des Eclaireurs skieurs, puis moniteur d'Education physique et sportive à Lyon et à l'Ecole régionale de police de Vourles – il enseignera de 1948 à 1973 à l'Ecole nationale supérieure de police de Saint-Cyr au Mont-d'Or. En 1943, il fait la connaissance de Georges Combes et Henri Gourhand, deux ceintures noires de judo, membres de l'Association sportive de la police lyonnaise. Futur 5ème dan, Henri Gourhand démissionnera bientôt de son poste pour fonder le Judo club Lyonnais, place Ferber dans le 9ème.

En 1945, José Rivière a 27 ans. Skieur accompli, haltérophile à ses heures et féru d'escrime au bâton, de boxe française et de cross-country, il pratique également avec bonheur l'exercice du tir – il sera même vice-champion de France de tir de police en 1965. Le judo ne sera donc pas le centre de sa vie, mais une passion parmi d'autres. "Nous sortions de la guerre et de l'Occupation, et le souvenir de ces années difficiles avait fait naître chez notre génération le besoin très fort de se "viriliser"." Pour lui, le judo sera donc un moyen, pas une fin.

Une image élitiste colle alors à la discipline : "En France, le judo se pratiquait alors essentiellement à Paris. Il touchait plutôt des adultes, hommes, professions libérales ou issus des milieux scientifiques et intellectuels." De surcroît, les origines orientales du jeune art martial sont sacralisées au possible : "C'est vrai qu'il y avait là un côté ésotérique. Se mettre au judo, c'était comme entrer en religion. Le professeur était appelé "Maître" et il n'était pas question de le tutoyer. Les entraînements se passaient dans un silence absolu, et il ne nous venait même pas à l'idée de sortir du tapis pour aller boire."

A l'époque, le judo lyonnais se résume à une poignée de clubs. C'est la raison pour laquelle José et ses partenaires d'entraînement entreprennent dès 1946 une série de tournées, de galas et de démonstrations. "J'en garde de précieux souvenirs. Nous partions le week-end à plusieurs voitures, avec nos épouses. Nous nous produisions sur des estrades en bois dont les planches étaient plus ou moins bien jointes. Notre but ? Essayer d'intéresser le public au judo, au jujitsu et à la boxe. L'ambiance était particulièrement virile : les poignards étaient de vrais poignards, et nous tirions des balles à blanc avec de vrais pistolets !" Les tournées sont un franc succès, notamment pour le jujitsu, qui aiguise les curiosités et éveille l'envie de pratiquer.

Ceinture marron en 1950, José Rivière obtiendra deux fois son 1er dan. Le judo français est alors en effet en pleine construction, et l'heure est à la scission quant à savoir quelle est la meilleure manière de l'enseigner : école Kawaishi de Paris ou école Ichiro Abe de Toulouse ? En 1952, José Rivière passe une première fois son 1er dan à Paris devant Maître Kawaishi. La méthode Kawaishi ? "C'était un judo plutôt statique, mais c'est aussi à lui qu'est attribuée la création du système de ceintures de couleurs, qui a créé une forte émulation, pour moi y compris. Comment cela se passait ? Nous nous présentions devant lui, à Paris, non sans lui avoir au préalable acheté son portrait (sourire). Là, il nous désignait un partenaire au hasard, pas forcément de notre gabarit, avec qui nous devions lui présenter le Nage no kata. Puis il nous posait une série de questions techniques, avec son fameux système de prises numérotées, debout comme au sol – par exemple, il vous disait : "Montrez-moi le mouvement d'épaule n°2", et vous deviez lui montrer. Ensuite de quoi, vous deviez faire face à une ligne de cinq combattants. La victoire valait un point, la défaite vous enlevait un point. Bien entendu, il n'y avait pas de catégories de poids, et la victoire se décidait par ippon ou rien – en championnat, cela donnait parfois lieu à des combats d'une demi-heure !" Du haut de ses 60 kg, il faudra quatre ou cinq tentatives à José Rivière pour enfin pouvoir se parer de noir. "Ce fut difficile, mais cela m'a poussé à me remettre en question. Comme j'étais souvent opposé à des combattants beaucoup plus lourds que moi, je me suis mis à travailler à gauche, pour compenser par la technique cette différence de poids." Il développe ainsi un Uki-goshi à gauche très efficace, doublé d'une bonne maîtrise des sutemi et de Haraï-tsuri-komi-goshi. "Le judo apprend beaucoup à celui qui s'y investit."

Dans la foulée, en 1952-53, il rejoint chaque samedi après-midi le Judo club du Rhône, ancienne maison close devenue l'un des clubs phares de l'agglomération. Bernard Midan, le professeur, y organise en effet un entraînement de 14h à 18h ("sans pauses, même pour aller boire !") dédié aux ceintures noires. Exceptionnellement, l'entraînement est dirigé par Jean Pujol, l'un des élèves de Bernard Midan. C'est en effet lui qui, chaque semaine, ramène de Toulouse les dernières leçons d'Ichiro Abe. José Rivière s'initie ainsi au Gokyo et à la fameuse méthode des 5 x 8 prises. Il obtient son diplôme de ceinture noire de l'Institut Kodokan en 1956.

Déjà maître-nageur sauveteur, moniteur d'Education physique et sportive, de yoga pour dames, instructeur de tir de la Police nationale, moniteur national de sauvetage et de secourisme, José obtient en 1963 le professorat de judo n°359 et est initié à l'arbitrage par Roger Bascobert, 6ème dan et arbitre mondial. Arbitre interrégional, il officiera d'ailleurs jusqu'à ses 84 ans, préférant se retirer de lui-même en pleine force de l'âge en 2002 avant que d'autres ne l'y invitent petit à petit poliment. A l'origine de la formation des tout premiers commissaires sportifs de Lyon, il est par ailleurs l'auteur de plusieurs méthodes de tir ou de self-defense et d'un traité d'anatomie et de physiologie sportive, ouvrages réservés aux élèves de l'Ecole nationale supérieure de police. Les beaux combattants qu'il a croisés ? "Au bout de toutes ces années, il y en a eu tellement que je crains toujours d'en oublier. Je me souviens de Sauvenières et de Jean de Herdt d'Anton Geesink et de Jean-Luc Rougé, de Jean-Paul Coche et de Bernard Tchoullouyan, de Fabien Canu et de Maxime Nouchy, d'Alain L'Herbette et de Patrick Nolin. Je me souviens de Thierry Frémaux, René Valette, Angelo Parisi, Henri Courtine, Ichiro Abe, Pierrot Blanc, Michel Charrier, René Nazaret, Robert Patriarca, Régis Galavardin… J'en oublie forcément ! En tout cas la plupart de ces personnes faisait vraiment du beau judo."

En 1969, José Rivière fonde le JC Saint-Cyr au Mont d'Or, dont il deviendra ensuite le président d'honneur. Il compte alors jusqu'à 120 licenciés, tous habitants de Saint-Cyr. Sa philosophie ? "J'étais très attaché à l'éthique judo et à l'esprit club. C'est-à-dire que je demandais à mes élèves d'être stricts sur l'hygiène et la propreté, et de saluer avec soin. Je leur faisais également travailler chaque mouvement à droite comme à gauche, et les séances se terminaient par quelques instants de silence complet." Austère, José Rivière ? "Je pense plutôt que j'étais sévère mais juste. A côté de ça, l'esprit club se manifestait tout au long de la saison, via des repas, des sorties, des soirées tous ensemble, etc. Cela m'a toujours semblé former un tout."

Retraité depuis 1973, 3ème dan en 1986, quelques soucis cardiaques le contraignent depuis 1984 à s'économiser. "L'arbitrage fut un bon moyen de rester encore un peu au contact du tapis", sourit-il. Quel regard porte-t-il sur le judo d'aujourd'hui ? "La place croissante des enfants dans les clubs a considérablement modifié la donne. Il a fallu rendre la pédagogie plus ludique. L'enseignement a dû s'adapter, au détriment parfois de l'esprit zen des origines… N'ayant pas connu les catégories de poids, j'ai toujours privilégié dans mes cours l'enseignement technique. Les changements sont d'ailleurs visibles à l'œil nu : ma femme ne dit-elle pas qu'à l'époque nous étions comme des danseurs, alors qu'aujourd'hui les combattants fonctionnent beaucoup plus en puissance ? Nous pratiquions un judo peut-être plus instinctif que celui d'aujourd'hui, suffisamment souple en tout cas pour nous permettre d'attaquer dans toutes les positions." Est-ce à dire que le judo d'alors était plus ouvert, moins stéréotypé ? "C'était simplement un autre temps" conclut-il avec la tranquillité souriante de ceux qui n'ont pas besoin d'en rajouter.

Propos recueillis à Lyon 5ème les 11 et 22 janvier 2007 par Anthony Diao.