Rencontre avec Bernard Girerd

Né le 26 décembre 1941, Bernard Girerd a défendu pendant 40 ans les couleurs du Judo club du Rhône. 7ème dan depuis novembre 2010, ce kiné de métier a fondé le JC Neuville-sur-Saône, où il a enseigné pendant 22 ans.

Bernard Girerd

Lorsque débute la saison 1956-1957, Bernard Girerd a 14 ans. Il joue alors au foot au club de Fontaines-Saint-Martin – club où s'illustrera quelques années plus tard un jeune espoir nommé Bernard Lacombe. Tout se passerait bien si l'entraîneur d'alors n'avait pas la fâcheuse habitude de sélectionner en priorité ses fils, laissant ainsi sur le banc d'autres joueurs au moins aussi méritants… Un jour, à la piscine, un copain propose à Bernard d'essayer le judo. Quelque peu refroidi par son expérience du foot, celui-ci décide de le prendre au mot.

C'est au Judo club du Rhône de Bernard Midan que Bernard Girerd étrenne son premier judogi. L'expérience lui plaît d'autant plus que ses partenaires d'entraînement se nomment Michel Charrier ou René Nazaret. Champion de France par équipe ceinture marron – soit le tout premier titre national par équipe de Bernard Midan -, il obtient son 1er dan en 1960.

2ème dan en 1963, 3ème dan en 1966, 4ème dan en 1973, 5ème dans en 1980, il développe un redoutable o-uchi-gari à gauche – alors qu'il est droitier. Sur le Lyonnais, Michel Charrier, Edmond Petit et lui se disputent de haute lutte le leadership des – 68 kg. Son palmarès ? ½ finaliste des Championnats d'Europe des – 21 ans (en 1962) ; plusieurs fois Champion du Lyonnais individuel et par équipe ; deux fois ¼ de finaliste des Championnats de France individuels ; trois fois Champion de France scolaire et universitaire (une fois 2ème) ; il est successivement appelé en Equipe de France universitaire, en Equipe de France militaire - il effectue son service au Bataillon de Joinville - et en Equipe de France A (1 sélection). En 1964, il se classe 5ème des dernières présélections pour les Jeux Olympiques de Tokyo (seuls les 3 premiers étaient retenus)… En 1988, il remportera également les Jeux Mondiaux de la Médecine, organisés à Lyon.

Compétiteur jusqu'à l'âge de 32 ans, irrémédiablement "attiré par l'art de la chute au point d'avoir sauté 16 fois en parachute" (il sourit) - lors de sa Préparation militaire supérieure, puis dans le civil -, Bernard exerce en parallèle la profession de kiné. Ses connaissances en physiologie et en anatomie lui permettent d'obtenir son Brevet d'Etat 2ème degré en un an, en 1971. Il crée alors le Judo Club de Neuville-sur-Saône, où il enseignera jusqu'en 1994.

1994 ? C'est l'année où il décide de passer la main. "Mon cabinet me prenait déjà 70 heures par semaine. Qui plus est, au club, les ados étaient parfois très agités. Alors un jour je me suis aperçu que je n'arrivais plus à concilier les deux." Secondé pendant deux ans par son ami  Edmond Petit, il fera progressivement ses adieux au club qu'il a fondé, club dont l'enseignement est aujourd'hui assuré par  Pascal Michel.

Arbitre F4, juge national, Bernard Girerd n'a jamais ménagé sa peine pour le judo. En 1965, déjà, à peine rentré du Bataillon de Joinville, il rejoint le Comité directeur de la Ligue du Lyonnais. Egalement membre du bureau du JCR puis du JC Neuville, il revient au Comité directeur de Ligue en 1994, soit au lendemain de sa dernière saison comme professeur. De 2000 à 2004, il est même Vice-président de la Ligue. Au cours de ce mandat, initiative inédite, il profitera des passages de grades pour organiser neuf "Mondo". "Je voulais que ces rencontres puissent permettre à chacun de réfléchir sur plusieurs points : le Code moral et son application au quotidien, le fair-play et la violence. Toutes les fédérations ont une réflexion sur ce fléau social qu'est la violence, il n'y a donc pas de raison que le judo soit en reste." Qu'en est-il ressorti ? "L'ensemble des participants a fini par remarquer que, en retirant un par un les éléments du Code moral, se dessinait en creux une définition du mot violence."

De façon plus large, ces discussions ont aussi permis de mettre à jour un certain nombre de lacunes dans l'information des judoka, par exemple en matière de licences : "Pour beaucoup de ceintures marrons ou noires, une licence est avant tout le moyen de s'inscrire aux compétitions. Peu ont conscience de l'esprit mutualiste qu'il y a derrière. Sans doute est-ce à nous d'insister là-dessus…" De même, ses responsabilités en matière de fair-play et du Code moral au sein du Conseil régional des ceintures noires le rendent très attaché à la notion d'exemple : "En compétition, je suis souvent frappé par l'agressivité de certains professeurs lorsqu'ils s'asseyent sur la chaise de coach. Je me dis qu'en les voyant agir ainsi, il n'y a aucune raison que leurs élèves ne se disent pas : 'Vu que mon prof le fait, pourquoi je ne le ferai pas moi aussi ?' Je crois qu'il nous faut donner un meilleur exemple." L'avenir ? "Je pense que le judo en tant que sport éducatif a de beaux jours devant lui. A titre personnel, je crois qu'il est important qu'il y ait une réelle communion entre le professeur, les parents et le professeur d'E.P.S. de l'enfant. L'épanouissement de l'enfant me semble à ce prix."

En 2002, Bernard Girerd est contraint de subir un triple pontage coronarien. Les conséquences au quotidien sont innombrables : "Le judo m'est aujourd'hui contre-indiqué, car il s'agit d'un sport qui fonctionne par à-coups, un peu comme le tennis. La régularité de l'effort dépend trop du partenaire. Je continue néanmoins à pratiquer de manière adaptée, tout en faisant beaucoup de vélo et de natation." Il sait aussi qu'il lui est désormais déconseillé de prendre l'avion sur de longues distances. Cela lui est d'autant plus cruel que cette intervention est arrivée au moment où il songeait à se rendre au Japon... Il continue toutefois à intervenir au Lugdunum, où il anime les séances consacrées aux arbitres et aux commissaires sportifs.

Les judoka qui l'ont marqué ? Techniquement : "Jacques Leberre". Au niveau de l'enseignement ? "Bernard Midan m'a énormément apporté en matière de pédagogie. J'ai également eu la chance d'être entraîné au Bataillon de Joinville par la Japonais Fukami ainsi que par Bernard Pariset, qui mettait beaucoup d'humanité dans les relations entraîneur-entraîné." En compétition, il se souvient également de la ténacité d'un Michel Charrier, de la fougue d'un Roger Damaisin ou du sens tactique d'un André Bourreau : "C'était un judoka qui ne faisait pas de bruit. Dans le civil, il était professeur d'E.P.S., ce qui lui donnait une excellente vision du combat - il savait notamment très bien jouer avec les bordures de tapis. Et il a tout de même remporté trois fois les Championnats d'Europe."

Les champions actuels ? Bernard Girerd sourit : "Ce qui fait la beauté d'un grand tournoi, c'est le ippon. Autrefois, il y avait des pions spectaculaires pour la bonne et simple raison que certains s'entraînaient beaucoup et d'autres peu. Aujourd'hui, la densité est telle que les combattants se neutralisent, y compris à l'entraînement. Résultat : aux yeux des non pratiquants, le judo apparaît désormais comme un sport physique, en tout cas peu spectaculaire. Seuls les initiés ont désormais les clés pour apprécier les combats."

Combats, combats, combats… Cette somme de carrefours de l'existence a conduit Bernard Girerd à cultiver un regard rare sur sa discipline. Son point de vue de kiné ? "L'âge et le judo ne font pas bon ménage, parce qu'il y a toujours cette notion de contact. Hormis les professeurs et les "gens du bureau", comme on dit dans les clubs, combien y a-t-il de licenciés qui pratiquent encore après 40 ans ? Hormis peut-être en self-défense, il ne s'agit plus vraiment d'un jeu. Le judo sans chute, ce n'est plus du judo. Même au sol il y a des risques de blessures." Cette réflexion vaut également pour les jeunes compétiteurs : "En judo, la maturité intervient autour de l'âge de 15 ou 16 ans. A cet âge-là, beaucoup d'espoirs ont déjà intégré les pôles. Mais combien en reste-t-il, une fois arrivés en seniors ? Sans aller jusqu'à parler de "massacre des innocents", comme l'avait fait il y a quelques années le Docteur Charon à propos d'autres disciplines, il serait vraiment intéressant qu'une étude soit menée là-dessus."

En 1988, au moment de passer son 6ème dan, Bernard Girerd avait insisté sur trois composantes importantes, selon lui, de "l'esprit judo" : le savoir, la pratique et la transmission. Il avait même, pour appuyer sa démonstration, rendu un hommage discret à un poème de Jean Gabin, réécrit pour l'occasion à la sauce nippone : "Nage-No, Morote, Hadaka… On ne sait jamais la forme, le rythme, les grands principes ; c'est tout ce que je sais, mais ça je le sais."

Cet art du contre-pied se retrouve aussi lorsque vient le moment d'évoquer ce que lui a apporté le judo dans la vie : "Je préfèrerais parler de ce qu'il ne m'a pas apporté." Et si la question lui avait été posée lors du passage de son 6ème dan, il aurait répondu la même chose. Que ne lui a-t-il pas apporté, donc ? "Une vie familiale normale. Quand, à 16 ans, votre fille vous dit : 'Papa, je ne t'ai jamais vu', cela vous donne à réfléchir. J'ai longtemps cru pouvoir tout mener de front. Aujourd'hui, je me dis que si c'était à refaire peut-être que je referais différemment." Cela ne l'empêche toutefois pas de conclure : "Au fil des années, j'ai acquis la certitude que, au plan pédagogique, les grands principes ne valent que par la qualité des gens chargés de les promouvoir. Quant au plan sportif, eh bien il n'y a pas cent façons de combattre : la meilleure, c'est de gagner."

Propos recueillis à Lyon 3ème les 19, 26 et 27 octobre 2006 par Anthony Diao. Actualisé le 29 novembre 2010.