Rencontre avec Edmond Petit

Né le 16 avril 1944 dans le Vieux Lyon, Edmond Petit a débuté le judo à Gerland, avant de porter les couleurs de l'équipe de France. Fondateur du Judo Kwaï Oullinois, 7ème dan en novembre 2010, il est depuis 1992 le responsable technique du Lugdunum.

Edmond Petit

En 1955, Edmond Petit a 11 ans et vit à Gerland. Timide et chétif aux yeux de son père - qui estime qu'il faut "faire quelque chose de ce petit asticot" -, il pousse la porte de la Maison des Jeunes de Gerland. Là, il fait la connaissance du judo, d'une part, et de Vincent Valente père, d'autre part. "Il n'y avait pas de cours pour les enfants, alors j'ai vite servi de ventilateur pour les adultes, explique-t-il aujourd'hui en riant. Franchement, j'ai pris de ces avoines ! Il ne restait pas beaucoup de toiles d'araignées dans le dojo !" Il sort de cette première saison lessivé physiquement et essoré moralement. Dans sa tête, les choses sont claires : le judo, ce sera sans lui.

Deux ans plus tard, pourtant, son frère décide à son tour de s'inscrire. Edmond l'accompagne. Il a désormais 13 ans et, cette fois, il s'accroche. Bien lui en prend : à compter de la saison suivante, il se hisse sur le podium d'à peu près toutes les compétitions auxquelles il participe, à grands coups d'harai-goshi, d'o-soto-gari et de tsuri-komi-goshi. Multiple Champion du Lyonnais, 3ème aux Championnats de France cadets, puis 3ème aux Championnats de France juniors, il remporte en 1965 le Grand Prix de France et se classe à deux reprises 5ème au National. Au niveau du Lyonnais, Michel Charrier, Bernard Girerd et lui se tirent une sévère bourre en – 68 kg. Une blessure au genou, contractée quelques tours plus tôt, conduira d'ailleurs Edmond à l'abandon lors d'une finale contre Michel Charrier ; cette même blessure le conduira à interrompre sa carrière de compétiteur à l'âge précoce de 28 ans.

Des regrets ? A peine. En quinze ans de judo, Edmond Petit aura en effet vu bien du pays. 1er dan en 1962, 2ème dan en 1963, 3ème dan en 1965, il aura ainsi effectué son service militaire au prestigieux Bataillon de Joinville – dans la même promotion que Serge Feist, Jean-Pierre Baudet et son rival et ami Bernard Girerd -, participé aux Championnats d'Europe 1965 (présélectionné en 1968) et été international une demi-douzaine de fois. Et comme il tenait "un peu debout", il aura également participé à de nombreux stages de l'équipe de France, stages encadrés à l'époque par MM. Courtine, Pariset et le fameux japonais Fukami ("qui mesurait 1,55 m et atomisait tout le monde"), entre autres.

Dès 1966, Edmond Petit commence à enseigner au C.A.S.C.O.L., le club des cheminots d'Oullins. Brevet d'Etat en 1968 – l'année où, pour la première fois, celui-ci s'obtient non plus par équivalence, mais par examen -, 4ème dan en 1970 (à 26 ans), il fonde en 1971 le Judo Kwaï Oullinois (aujourd'hui rebaptisé Club d'Arts Martiaux Oullinois, ou C.A.M.O.). Il y formera entre autres François-Noël Buffet, aujourd'hui maire de la commune… A la demande de Roger Bascobert, il va en outre être responsable pendant plusieurs années du Centre régional de préparation olympique, aux côtés notamment de Bernard Girerd.

Pour autant, ces multiples engagements ne l'empêchent pas, en tant que compétiteur, de rester fidèle au club de Gerland et à son régime draconien : "Nous commencions par une heure de gym, et terminions rarement avant 22h. Certes, nous avions 300 licenciés, alors que le JCR en comptait 1 000. Mais il ne faut par exemple pas oublier que c'est sous les couleurs de Gerland qu'un René Nazaret est devenu Champion de France, même si son titre lui a ensuite été retiré parce qu'il n'était pas encore officiellement français… Les cours de Vincent Valente, je me souviens, c'était quelque chose ! Pour moi, c'est un peu comme mon second papa".

5ème dan en 1979, arbitre durant 10 ans, tant au niveau régional qu'inter-régional ("plus par sens du devoir que par goût"), Edmond Petit doit pourtant mettre l'enseignement entre parenthèses pendant cinq ans, au milieu des années 1980. Apprenti typographe à l'âge de 14 ans, il est en effet désormais à la tête d'une entreprise de 120 salariés. Ses journées commencent à 6 heures et se terminent à 22 heures. Il confie donc les rênes du Judo Kwaï Oullinois au jeune Bernard Soyère, et ne s'entraîne plus que de loin en loin.

En 1992, une double opportunité se présente à lui. Il a trouvé un repreneur pour ses sociétés, et son ami Bernard Girerd lui signale que le Judo Club de Neuville-sur-Saône cherche un professeur. Banco pour les deux : Edmond tire un trait sur ses années d'entrepreneur et décide de "rendre au judo un peu de ce qu'il m'a apporté". Il restera au JC Neuville jusqu'en 1994.

Un changement n'intervenant jamais seul, Roger Bourgery lui fait signe à la même époque. Le professeur du Lugdunum compte en effet bientôt passer la main et souhaite qu'Edmond lui succède. Banco là aussi : le tout jeune 6ème dan – grade qu'il a obtenu en 1987, à seulement 43 ans – assume désormais la responsabilité technique des 500 élèves du 6ème arrondissement. Dans la foulée, il développe une section ju-jitsu, appelée à connaître un succès croissant.

En trente-cinq années d'enseignement ("moins cette parenthèse de cinq ans, donc"), Edmond Petit a formé environ 130 ceintures noires, dont 5 Brevets d'Etat, et envoyé près de 12 000 demandes de licences à la FFJDA. En avril 1999, il a passé deux semaines à l'Université de Tenri, en compagnie d'autres collègues de la Fédération, pour un stage glacial – il ne fait guère plus de 6° C sur le tatami - encadré par pléthore de champions olympiques ou mondiaux (Shozo Fujii, Tadahiro Nomura, Kazuhiro Ninomiya, Riyosaku Hirano, etc.). Il a assisté à plusieurs Championnats du Monde, initié de nombreux stages gratuits et autres sorties familiales dans ses clubs… Les judoka qui l'ont le plus marqué ? Ils sont nombreux, et pas seulement français. Deux d'entre eux se détachent. Il y a d'une part Georges Baudot, qui l'a formé à l'Ecole des cadres du temps où celle-ci se tenait au C.R.E.P.S. de Mâcon : "une compétence rare, doublée d'une capacité inouïe à décortiquer les mouvements et à les expliquer." Et d'autre part - et surtout - il y a Raymond Moreau, pour les cours duquel il n'hésitait pas à se rendre régulièrement à Saint-Etienne, à ses frais : "Raymond Moreau ? Pour moi, c'était un Japonais, l'incarnation du judo à l'état pur. Il était capable de lancer des de-ashi-barai parfaits à des types de 120 kg. Avec le recul des années, je peux dire aujourd'hui que si Georges Baudot connaissait le judo, Raymond Moreau, lui, le sentait."

A propos de sensation, Edmond Petit constate aujourd'hui l'impact du physique sur les combats. "C'est dur aujourd'hui d'obtenir des résultats sans passer par les pôles. J'ai eu la chance d'évoluer à une période où trois ou quatre entraînements par semaine suffisaient. Notre principale difficulté, c'était le fait qu'il fallait tirer en Toutes catégories ou alors, à partir du moment où il y a eu des catégories, dans l'une des trois seules catégories qui existaient. Aujourd'hui, il y a davantage de catégories de poids, donc des gabarits plus homogènes, mais le physique prend clairement le pas sur la technique… D'une manière générale, il y a beaucoup plus de calculs. Et cela se retrouve même au niveau du vocabulaire : avant, un combat se 'menait' ; aujourd'hui, il se 'gère'." Et d'observer dans un sourire : "Moi, je cherchais systématiquement le ippon, c'était bien moins fatigant !"

D'où vient cette évolution, selon lui ? "L'arbitrage a sans doute sa part de responsabilité. Si les combattants des pays de l'Est avaient été un peu plus sanctionnés en amont, le judo d'aujourd'hui ressemblerait un peu moins à de la lutte. Dans l'esprit, les kata-guruma au ras du sol, cela tient plus de l'acrobatie, voire de l'haltérophilie, que du judo au sens strict. Pour que le judo reste le judo, l'arbitrage devra forcément tenir compte de ce constat."

C'est que Edmond Petit attache une importance considérable aux valeurs éducatives du judo : "Un professeur ne forme pas forcément des champions, il forme avant tout des hommes." Au Lugdunum, il veille ainsi tout particulièrement à l'attitude de ses élèves, sur et en dehors du tapis. Il est relayé en cela par ses ceintures noires : "Cela n'a l'air de rien, mais s'entraîner avec un kimono propre, saluer correctement son partenaire ou, en cas de retard, demander la permission avant de monter sur le tatami, cela fait aussi partie du judo. En championnats, certains combattants se déplacent pieds nus en dehors du tapis, voire laissent parfois traîner leur bouteille n'importe où : c'est vraiment dommage, parce qu'un judoka doit montrer mieux que ça." A titre d'exemple, il estime que, dans la mesure du possible, un professeur se doit d'arriver en avance à ses cours, "parce que la vie du club ne se passe pas que sur le tapis".

Exemplarité du comportement, donc, mais aussi attention aux sensibilités des uns et des autres : "Dans chaque club, il y a des judoka qui ne sont pas attirés par la compétition. Ce serait une erreur de les dédaigner, parce qu'il y a un risque réel de les perdre. C'est à nous, professeurs, d'être attentifs à ce que l'alchimie prenne." Et si les cours de ju-jitsu sont une solution de plus en plus prisée, l'investissement des "cadres" du club a aussi du bon : "Un compétiteur progresse beaucoup en échangeant avec ceux de ses partenaires qui ne font pas de compétition, et vice-versa. Parce qu'au final, ceux qui pratiquent le plus longtemps ne sont pas forcément ceux qui ont fait le plus de compétition." Edmond avoue avoir eu très tôt conscience de la nécessité d'encourager ce type d'atmosphère solidaire.

De fait, comme d'autres hauts gradés, il estime que les judoka ne devraient pas faire de compétition avant l'âge de 12 ou 14 ans, mais plutôt disputer des "animations", voire des championnats de kata. La compétition ? "Un gamin qui gagne croit qu'il est bon, alors qu'il a encore tellement à apprendre… Et puis, à la fin d'une compétition, il n'y a qu'un vainqueur, tous les autres ont perdu. A cet âge-là, l'enfant relativise difficilement ; la défaite comme la victoire peuvent alors prendre des proportions qui n'ont pas lieu d'être." Le problème ? "Le problème, c'est que la plupart des clubs dépendent de subventions pour exister. Or qui dit subventions dit nécessité de résultats, et ainsi de suite…" Responsable de son club tout en ayant pris soin d'assurer son indépendance, Edmond Petit est bien conscient de l'importante marge de manœuvre que ce statut lui autorise, et refuse donc de jeter la pierre aux autres : "Dans l'idéal, chaque professeur devrait avoir son dojo. C'est le seul moyen d'être libre de construire quelque chose sur le long terme. Malheureusement, dans les faits, cela reste l'exception."

Quelle est la clé d'un cours réussi, selon lui ? Il sourit : "Un bon cours, c'est un cours où les élèves ne sentent pas le temps passer." Et comment définirait-il le métier de professeur, lui qui fut longtemps compétiteur de haut niveau ? "Enseigner, c'est d'abord effectuer un retour sur soi. Un professeur, c'est un judoka qui a effectué ce retour sur lui, et qui s'efforce de pratiquer sans jamais dire 'je sais'."

Propos recueillis à Chaponost les 21 et 26 septembre 2006 par Anthony Diao. Actualisé le 29 novembre 2010.