Rencontre avec Gabriel Debard

Né le 22 mars 1934, Gabriel Debard a débuté le judo à l'âge de 24 ans. Aujourd'hui 6ème dan, il est l'un des piliers de l'arbitrage et du judo lyonnais.

Gabriel Debard

Lorsque débute l'année 1959, Gabriel Debard n'a pas encore 25 ans. Aîné d'une famille de quatre enfants, il travaille comme 7 500 autres personnes à l'usine Rhodia de Vaise. Son rare temps libre, il le consacre à sa passion d'alors : le vélo. Quelques sorties en semaine, des courses le week-end, "mais pas autant que je le voulais. En vélo, si tu veux progresser, il faut faire des bornes, et l'usine ne le permettait pas toujours."

Un jour pourtant, un collègue de travail s'approche et lui dit : "Tu as l'air sportif, toi. T'aurais pas envie d'essayer le judo ?" Le collègue en question s'appelle Jean Gros. Il est ceinture noire 1er dan, et s'entraîne au Judo Club du Rhône. Du tac au tac, Gabriel Debard lui répond : "D'accord, mais nous montons notre club, alors !" Ce qui fut fait, avec l'appui du puissant comité d'entreprise de l'usine. Bye bye le vélo : le Judo Club Rhodia-Vaise était né, et avec lui la passion d'une vie.

"Je me suis tout de suite pris d'enthousiasme pour le judo. Tout me plaisait : l'entraînement, la technique, les valeurs de respect de l'autre, etc." Le JC Rhodia-Vaise est d'abord l'affaire d'une bande de copains. Pas encore de cours pour enfants, un tapis de 50 m², quatre entraînements par semaine, une douche. "C'étaient les temps héroïques", se souvient Gabriel… Depuis, le club a déménagé du côté de l'avenue Barthélémy-Buyer, et la nouvelle salle porte son nom.

Le 24 octobre 1965, Gabriel Debard obtient son 1er dan. Il a 31 ans. A l'époque, il combat en moins de 80 kg. Au niveau régional, il se heurte régulièrement à la terrible génération du Judo Club du Rhône, et notamment au cador de la catégorie : Maxime Nouchy. "C'était pour moi un adversaire imbattable, mais c'était aussi un ami. Après chaque combat, il me disait : 'Tu t'es bien entraîné.'" Le vendredi, Gabriel part régulièrement s'entraîner à Saint-Etienne avec son ami Henri Moisson. Ils se rendent alors au JC Loire de Raymond Moreau, expert ès balayages et père de "plusieurs générations de beaux judoka".

Compétiteur jusqu'à l'âge de 34 ans, Gabriel Debard fréquente aussi assidûment l'Ecole des cadres de Georges Baudot ("un pédagogue hors pair"). En 1974, il obtient son Brevet d'Etat niveau 2 et devient officiellement professeur au JC Rhodia-Vaise. Il a 40 ans. Roger Bascobert lui fait alors remarquer, à lui ainsi qu'à toute cette génération d'enseignants : "Il n'y a pas de raisons : vous allez être profs, vous devez arbitrer." Trois décennies plus tard, c'est peu de dire que son message a été entendu… Arbitre national, instructeur régional d'arbitrage, responsable de la Commission d'arbitrage de la Ligue, membre de la Commission d'arbitrage Inter-région centre-est, juge expression technique de la Ligue, de l'I.R.C.E. et au niveau national, il n'y a pas une fonction arbitrale ou de jury que Gabriel n'ait exercée. Cette triple vie de professeur, de juge et d'arbitre a cependant eu une conséquence : "Cela m'a mangé ma vie familiale, parce que les samedis et dimanches se rajoutaient aux cours du soir, déjà très prenants. Heureusement, notre ménage était solide."

Pour Gabriel en effet, le secret d'un arbitre compétent, c'est la régularité de sa pratique : "Plus un arbitre est présent sur les championnats, plus il se perfectionne." Avec l'expérience acquise week-ends après week-ends, il a par exemple appris à ne pas systématiquement disqualifier l'auteur d'un geste anti-sportif : "L'important, c'est l'intention. Il faut bien distinguer ce qui, chez le combattant, relève de la méchanceté pure ou de la simple impulsivité." Et d'insister ainsi sur la nécessité d'un arbitrage à visage humain : "Je ne suis pas favorable à l'arbitrage vidéo. Pour moi, un bon arbitre de judo est d'abord un gradé, c'est-à-dire une personne qui connaît le judo. Un arbitre monte sur le tapis sans idées préconçues : le jugement intervient au vu du combat, pas avant." Et plus le niveau monte, plus les enjeux sont importants : "Toute la difficulté consiste dans le fait de rester imperméable à ce qui vient des gradins ou des chaises de coaches. Le plus dur, c'est peut-être quand le coach est un champion respecté. Quand tu annonces 'yuko' et que, sur la chaise derrière toi, tu as Michel Charrier ou Pierrot Blanc qui estime qu'il y a plutôt 'waza-ari', il faut beaucoup d'assurance et de confiance en son jugement pour ne pas se laisser déstabiliser… Aujourd'hui, dès les cadets, les enjeux deviennent importants. A nous d'être vigilants. Avoir un jugement solide et fiable demande beaucoup de concentration."

En 1989, Gabriel Debard est atteint d'un cancer de la gorge. Cela lui vaudra deux opérations et des difficultés d'élocution. S'il n'enseigne plus autant qu'avant, il continue néanmoins à s'entraîner dans son club ("Je suis un vieux têtu", glisse-t-il en souriant). A 72 ans, il a formé 80 ceintures noires, dont Thierry Marciano (champion d'Inter-région) et Frédéric Feuillet (médaillé de bronze aux Championnats de France et aujourd'hui professeur). Il est devenu 6ème dan en 1998, à l'issue d'une prestation axée autour de son spécial : harai-goshi.

Ses exemples dans le judo ? "Les Japonais", dont plusieurs champions sont venus effectuer des démonstrations au JC Rhodia-Vaise. Tout, chez eux, l'a toujours fasciné : l'attitude, le déplacement, l'efficacité. Et, par-dessus tout, l'esprit : "En compétition, les Japonais sont rarement sanctionnés pour passivité. Ils montent sur le tapis pour attaquer." Il a d'ailleurs pu se rendre compte de tout cela en 1995, à l'occasion d'un séjour à l'Université de Tenri avec Pierrot Blanc et Maurice Guyon, entre autres. "Ce ne fut pas une révélation, mais une confirmation de cet esprit d'attaque." Ce séjour lui vaudra d'ailleurs un regret, celui de ne pas être venu plus tôt : "Je voulais tout le temps faire randori, notamment avec Shozo Fujii. Mais j'avais déjà 61 ans. Pierrot Blanc me disait : 'Arrête, tu vas t'esquinter !', et moi je lui répondais : 'Mais je ne peux pas venir ici et ne pas faire randori !'"

Plutôt optimiste quant à l'évolution du judo ("depuis un an ou deux, il me semble constater un retour à un judo plus technique"), il se félicite des dernières réflexions menées par les instances dirigeantes, de plus en plus favorables au travail au sol en compétition. "Le ne-waza demande du temps. C'est une construction, un travail progressif qui se fait par étapes. Lors des derniers stages, les arbitres ont été encouragés à laisser ce travail se développer. Je pense que cela va dans le bon sens." Qu'il s'agisse du sol ou du combat debout, ce sont d'ailleurs les enchaînements et les combinaisons de mouvements qu'il a le plus de plaisir à arbitrer. "J'aime arbitrer des combattants qui cherchent à construire. Dans ce cas, c'est un réel plaisir d'annoncer le ippon."

Les différences d'arbitrage en fonction des régions ? "Avec le développement des stages nationaux, ces différences tendent à s'estomper. Néanmoins, et même si les stages permettent d'égaliser quelque peu le jugement, la décision appartient toujours en dernier ressort à l'homme du centre."

Avec le temps, Gabriel Debard a appris à "sentir" les combattants. Même s'il s'en défend - par modestie -, il reconnaît aujourd'hui deviner assez vite l'issue d'un championnat. "Lorsque le 1er tour d'une compétition est terminé, je sais en général qui ira au bout. Et je ne me trompe pas beaucoup", sourit-il.

Et s'il devait tirer un bilan de cette vie de judoka, ce serait celui-ci : "Le judo m'a appris à être sûr de que j'avais à dire. J'étais un jeune homme timide, et c'est par le judo que j'ai acquis la confiance qui me manquait. Lorsque tu arbitres, tu n'as pas vraiment le droit à l'erreur. Quel que soit le niveau des combattants, ta décision peut avoir des conséquences durables sur les personnes. Tu dois juger vite et juste." Comment apprendre à avoir le bon jugement ? "En pratiquant, encore et encore. La clef, c'est d'avoir la volonté de s'entraîner. J'ai aujourd'hui 72 ans, et je m'entraîne toujours. L'assurance passe par la pratique." Une dernière chose ? "Je voudrais que l'on se souvienne de ma disponibilité totale pour le judo lyonnais. Que ce soit comme professeur, comme juge ou comme arbitre. Cela m'a valu quelques tiraillements au niveau familial, mais je pense que cela en valait la peine. Le judo, ça peut manger une vie." Les nouvelles générations sont-elles prêtes à donner autant ? "Je ne crois pas. Comme dit Romain Pacalier, il y a peut-être plus de loisirs aujourd'hui, plus d'occasions de faire autre chose. Les jeunes arbitres sont pourtant de plus en plus nombreux... Au fond, le judo, pour moi, c'est plus qu'un sport, c'est une démarche éducative. Pour certains, c'est même une approche philosophique."

Propos recueillis à Lyon 5ème les 7 et 21 septembre 2006 par Anthony Diao.