Rencontre avec Pierre Blanc

Né le 18 décembre 1949, Pierre Blanc obtient son 6ème dan en 1995. C'est aussi cette année-là qu'il prend le relais de Georges Baudot à la tête de l'Ecole des cadres du Lyonnais.

Pierre Blanc

En 1964, Pierre Blanc a 14 ans. Il est apprenti dans l'entreprise de son père. Sur les chantiers, lors des pauses, le comportement d'un de ses collègues l'intrigue. Pour se défouler, celui-ci effectue en effet des mouvements que Pierre ne connaît pas. Il le saisit par le cou, l'enroule, tente parfois de le projeter. "Attends, tu fais quoi, là ?", lui demande un jour Pierre. "Du judo", lui répond l'autre. Et de l'accompagner du côté de Gerland, où se déroule une compétition organisée par Vincent Valente. C'est le déclic.

A l'époque, la famille de Pierre Blanc habite le quartier des Brosses, à Villeurbanne. Rue Monge, une pancarte annonce la construction prochaine d'un complexe sportif. A chaque fois qu'il passe devant, Pierre s'enquiert de l'avancement des travaux… Ceux-ci s'achèvent enfin, et le Judo Club des Brosses voit le jour. Le professeur s'appelle Monsieur Dijou. Il a participé à plusieurs Tours de France cycliste amateurs, et n'a pas le Brevet d'Etat. C'est un élève de Monsieur Burgat, l'un des pionniers du judo français ("Un homme dont la ceinture noire portait le n°15 ou 20, pour te dire à quel point c'était un des tout premiers"). Comme beaucoup de clubs de ces années-là, le JC des Brosses n'a pas non plus de section pour enfants. Pierre Blanc doit donc d'emblée se frotter aux adultes. Cela ne lui pose, à vrai dire, aucun problème : "J'ai eu la chance d'avoir un gabarit costaud. Tout me semblait facile. Du coup, j'ai eu des résultats tout de suite. En fait, je misais tout sur mon physique."

En 1967, le Judo Club des Brosses est contraint de fermer – il rouvrira quelques années plus tard, avec René Payan. Qu'à cela ne tienne : Pierre Blanc prend alors sa licence quelques rues plus loin, à la Maison des jeunes de Villeurbanne, sous la houlette de Diego Martinez… 1er dan en décembre 1969, il doit ensuite s'acquitter de ses 16 mois de Service militaire, qu'il effectue dans la Marine nationale. C'est à cette occasion qu'il rase pour la première fois sa  célèbre moustache. Une moustache qu'il porte depuis un pari entre copains, au moment de l'adolescence, et qu'il ne rasera plus – officiellement - que lors de son premier stage au Japon, en 1974, par respect pour les traditions locales…

A son retour de l'armée, Pierre Blanc va vraiment se consacrer au judo de compétition. Il rejoint son professeur, Diego Martinez, désormais au Judo Club Décines. Le JC Décines ? Avec le JC Rhône et Givors, c'est, en termes de résultats, l'un des trois gros clubs du département de ces années-là… Pierre passe alors un accord avec son père : OK pour s'entraîner tous les soirs, à la condition de commencer le boulot plus tôt le matin. Et "plus tôt", cela veut souvent dire "debout bien avant six heures".

Compte tenu de son gabarit – il alterne entre les – 93 kg, les + 93 kg et les Toutes catégories –, Pierre Blanc n'hésite pas effectuer de temps à autre une "tournée des clubs", histoire de varier l'opposition. Les portes du Judo Club du Rhône de Romain Pacalier lui sont toujours ouvertes. Il apprend énormément au contact de René Nazaret et de Michel Charrier ("Deux très beaux combattants, et une compréhension lumineuse de ce qu'est le judo") ou de Jacques Leberre ("Un technicien extraordinaire, qui m'a fait évoluer vers un judo de sensations"). René Payan, le nouveau professeur du JC des Brosses, est aussi quelqu'un qui a beaucoup compté dans son évolution : "Il m'a fait aborder le judo autrement. En travaillant les déplacements, les actions-réactions, il m'a fait évoluer vers un judo moins physique, plus explosif."

Ses points forts ? Eux aussi vont évoluer. De tai-otoshi, Pierre va d'abord passer à o-uchi-gari, puis à uchi-mata. Puis, s'inspirant des Japonais Kawagushi et Kashiwazaki, il va particulièrement axer son travail autour de yoko-tomoe. Au point d'en faire le cœur de son examen de 6ème dan, en illustration d'une phrase de Jigoro Kano ("La douceur prédomine sur la force")… Associés à un solide ne-waza, ces mouvements lui permettent d'ailleurs de remporter plusieurs fois les Championnats du Lyonnais individuels ("A l'époque, nous ne notions pas nos résultats sur le passeport"), accédant pas moins de quinze fois aux Championnats de France (dont trois 5èmes places). Par équipe, le JC Décines remporte plusieurs fois les Championnats du Lyonnais. Mieux : en 1978, le club se classe 3ème aux Championnats de France. Les équipes sont alors composées de trois combattants. Les deux autres mousquetaires s'appellent Gilles Guyot et Philippe Aguerra.

Au total, Pierre Blanc sera compétiteur jusqu'à 35 ans passés. Tous les deux mois, il monte en voiture à Paris, notamment avec ses amis Lionel Valette et Alain L'Herbette, pour une semaine d'entraînement à l'INSEP : "Nous faisions ça sur nos jours de congés, à nos frais. C'était le seul moyen d'être compétitif au niveau national." C'est précisément sur le tapis, à Rouen, au cours d'un ultime Championnat de France, qu'il sent que l'heure est venue pour lui de tourner la page. 3ème aux Championnats de France de sambo 1983, il s'était en effet blessé aux ligaments croisés du genou lors de la Coupe du Monde suivante - face à Nazorov, un Soviétique de 160 kg -, et avait du mal à s'en remettre. Passion, raison…"La compétition, c'est un passage de la vie. Il arrive un moment où tout cela te semble dérisoire, parce que tu as d'autres priorités. Tu as une vie de famille, un travail à côté. Le choix d'arrêter s'impose à toi."

Qui plus est, cela fait plusieurs années que Pierre est passé "de l'autre côté". 2ème dan en 1973, 3ème dan en 1975, 4ème dan en 1979, 5ème dan en 1985, il a de plus en plus de responsabilités en tant qu'enseignant. Il a commencé à Décines par les cours du mercredi après-midi. Puis, avec René Nazaret, il rejoint l'Ecole des cadres, fondée en 1965 par Georges Baudot : "Georges Baudot ? Cet homme était un puits de sciences. Il a formé environ 60% des professeurs actuels du Lyonnais. A l'époque, les candidats au Brevet d'Etat suivaient ses cours pendant deux, trois, quatre, parfois cinq ans. Certains revenaient même après avoir obtenu le B.E. ! Sa conception de l'enseignement était vraiment impressionnante."

Le Brevet d'Etat ? Pierre Blanc l'obtient en 1975. Cette année-là, il crée le Judo Club de Pusignan. Puis, en 1978, celui de Collonges-au-Mont d'Or, dont il s'occupe toujours aujourd'hui – il enseignera au JC Décines jusqu'en 1990… En 1980, à la demande de Roger Bascobert, il reprend également les rênes du Judo Club de la Croix-Rousse, où il est aujourd'hui licencié. A ce jour, il a formé environ 250 ceintures noires.

Entre autres responsabilités, il devient à partir de 1993 un intervenant permanent de l'Ecole des cadres. Georges Baudot se prépare en effet à passer la main, et souhaite qu'il y ait une continuité. Le passage de témoin a lieu en 1995, année où Pierre Blanc obtient son 6ème dan : "A ce moment-là, j'ai redécouvert le judo." Il décide alors de réorganiser l'école, de façon à déléguer chacun des secteurs d'enseignement aux personnes qu'il estime les plus compétentes. De fait, cette école devient l'une des rares en France à être vraiment structurée. Un gage d'autonomie et de réussite : au niveau national, environ 120 élèves de cette école ont réussi leur B.E. depuis 1995, dont plusieurs majors de promotion.

Et le Japon, alors ? Georges Baudot y a passé 2 ans dès 1955, Jeff Valente s'y est rendu en 1973… Pierre, lui, s'y rend deux mois, en janvier-février 1974, en compagnie de Raymond Redon, professeur à Saint-Fons. Un premier contact difficile, à 24 ans : "Nous étions au Kodokan et au Budokan. Les trois premières semaines ont vraiment été dures. Le soir, nous rentrions lessivés, nous avions hâte d'être en France. Il a vraiment fallu s'accrocher." Il y est depuis retourné en 1991, 1995, 1997 et 2006, à chaque fois dans des contextes différents, mais toujours dans ce souci d'approfondir le judo. Il en retire plusieurs enseignements : "Un voyage au Japon, cela se prépare longtemps à l'avance. Il est important d'y aller avec des personnes suffisamment mûres, des personnes qui savent ce qu'elles vont y chercher." Au point de s'identifier totalement au judo japonais ? "Non. Ce sont des cultures, des sociétés et des physiques différents, même s'il s'agit de la même discipline." Et de raconter cette curiosité à laquelle il a assisté : "Nous étions au Dojo de la Police, à Tokyo. Il y avait 150 combattants sur le tatami. Au fond de la salle, il y avait un petit groupe de ceintures noires. Pendant deux heures, ils sont restés dans leur coin, à effectuer des déplacements, des chutes, des mouvements dans le vide… En fait, leur professeur estimait que ces ceintures noires-là n'étaient pas encore prêtes à se jeter dans le grand bain. Alors il leur faisait faire des éducatifs, pendant des semaines et des semaines… Qui, en France, aurait cette patience ?"

L'enseignement ? Pierre Blanc appartient à cette catégorie de professeurs qui préfèrent parler d'"éducateurs" plutôt que d'"entraîneurs". Pourquoi ? "Parce qu'un éducateur s'attache à ce que les bases soient acquises, alors qu'un entraîneur brûlera parfois les étapes pour arriver à un résultat ponctuel"… De même, il considère qu'il a autant à apprendre de ses élèves que eux de lui : "Je suis friand de ce que font les autres. Enseigner, c'est être performant, mais c'est aussi être attentif. Que ce soit en club ou à l'Ecole des cadres, après chaque cours je fais mon autocritique : ai-je été suffisamment clair ? Leur ai-je apporté tout ce qu'ils attendaient de moi à cet instant ? Enseigner, c'est un questionnement permanent." De fait, il assiste dès qu'il le peut aux championnats officiels. Il se rendra ainsi à Paris pour les prochains Mondiaux par équipe : "Le but, c'est de prendre la température du judo, voir comment il évolue, pour mieux anticiper les questions qui se poseront. Comme dit Michel Charrier, quitte à vendre un produit, autant avoir des échantillons sur soi."

Le Code moral du judo ? "Il ne faudrait surtout pas croire qu'il s'agit d'un Code MURAL. Je pense que ce code dépasse le strict cadre du judo. Il vaut pour la vie de tous les jours. J'ai d'ailleurs eu la chance d'avoir des parents et des professeurs qui incarnaient ces valeurs-là."

Les kimono de couleur ? "Je n'y suis pas forcément favorable. Un groupe de judoka, c'est comme une mini-société : tout le monde vient d'horizons différents. Avec les kimono blancs, tout le monde est logé à la même enseigne. Seule compte la vérité de la pratique."

Le judo au sol ? "Je pense que le ne-waza reflète très bien l'état d'esprit d'un individu. Un gars qui se recroqueville, qui fuit le combat, tu vois très bien quel peut être son caractère dans la vie. Au sol, contrairement au judo debout, il n'y a pas de temps mort, pas d'échappatoire possible. Avec l'expérience, tu sais dès la prise de garde à quel type de personne tu as affaire."

Propos recueillis à Vénissieux les 28 et 31 août 2006 par Anthony Diao.