Rencontre avec Romain Pacalier

Né le 10 octobre 1934, Romain Pacalier est à ce jour le dernier judoka français à avoir obtenu son 7ème dan sur un tatami. Il a été promu au grade de 8ème dan le 18 décembre 2006. Sa définition du judo ? "Un jeu intelligent, basé sur l'habileté et la technique."

Romain Pacalier

En ce mois de mai 1952, Romain Pacalier a 17 ans. Comme beaucoup d'adolescents de sa génération, il est pensionnaire d'un préventorium, ces établissements qui soignent les jeunes patients atteints de primo-infection tuberculeuse. Un camarade vient d’effectuer devant lui un geste qu’il ne connaît pas. "C’est du judo", lui explique-t-il simplement. Intrigué, Romain veut en savoir plus. Son camarade consent alors à l'accompagner au Judo Club du Rhône. Les deux adolescents sont parmi les plus jeunes sur le tapis. Quinze jours plus tard, l'un d'eux décide d'arrêter. L'autre est aujourd'hui 8ème dan.

"A l'époque, je faisais tous les trajets à vélo. J'habitais à Saint-Fons, chez mon oncle. Comme il s'inquiétait pour ma santé, je ne lui ai pas dit que je venais de commencer le judo. Il ne l'a appris que deux ans plus tard, en ouvrant le journal." Car si la discipline est encore confidentielle, le coup de foudre du novice est total. Un magnétoscope en guise d'œil, il observe et reproduit à l'identique, tel un mime. Il s'entraîne presque tous les soirs, en dépit de ses dix heures quotidiennes de travail à l'usine. "En fait, j'étais tellement passionné que je considérais que ma journée ne commençait vraiment qu'une fois que j'arrivais au club. Je quittais l'usine à 18 h, j'arrivais au club à 19 h, et il n'était pas rare que Bernard Midan, mon maître, nous mette à la porte sur les coups de 23 h."

"Nous tournions alors à plus de trente randori par séance. Il faut dire aussi qu'à l'époque la télévision n'existait pas, et qu'il n'y avait pas beaucoup de loisirs. Et puis nous sortions de rudes années de guerre : l'effort ne nous intimidait pas." Le judo est en effet le premier sport qui permet à Romain de s'exprimer vraiment. Jusqu'alors, il a surtout tâté des sports de balle, sans grande conviction. Désormais, il fauche dans le vide même en attendant le bus. Le nombre d'uchi-komi qu'il avoue d'ailleurs réaliser par séance donne aujourd'hui le vertige.

L'enthousiasme et l'assiduité paient. Romain Pacalier obtient son 1er dan en mai 1954, soit à peine deux ans après ses débuts. Puis le deuxième en 1956, et le troisième l'année suivante. Là-dessus, il part pour l'Algérie. Motif ? 18 mois de service militaire, sur fond de guerre d'indépendance. Affecté dans le bled, Romain réussit tout de même à se confectionner un tapis de fortune, fait de paille et de toile, et à répéter ses gammes avec ceux qui veulent bien lui servir de partenaires. Mieux : lors d'une permission, il se rend à Alger. Là, sur le tatami à ciel ouvert de la base, il effectue une démonstration. Emballés, ses camarades insistent pour qu'il reste sur le site. Sa demande de mutation est acceptée. Il obtient le droit de donner des cours de judo aux autres soldats, crée une nouvelle salle et organise un championnat d'Algérie de l'Armée de l'air – qu'il remporte tout en faisant la connaissance de Michel Charrier. L'aventure se terminera du côté d'Antibes, en ¼ de finale des Championnats de France militaire, face à bien plus entraîné que lui…

De retour au JCR, Romain Pacalier reprend les choses là où il les avait laissées. Travailleur inlassable aux balayages redoutés, déjà multiple Champion du Lyonnais Toutes catégories, il devient Champion de France des – 78 kg lors des premiers Championnats de France par catégorie de poids. Il remporte également le Grand Prix Technique de France, épreuve qui consiste à projeter 10 ceintures noires – non consentantes - placées en ligne, le tout en utilisant "le maximum de techniques en un minimum de temps"… Il est également de l'épopée par équipe, qui verra le JCR monter sur chaque marche du podium national entre 1961 et 1965. Last but not least, il décroche en 1962, à 28 ans, une médaille de bronze individuelle aux Championnats d'Europe d'Essen, en R.F.A.

C'est en 1964 que Romain Pacalier prend le relais de Bernard Midan à la tête du JCR. Il a 30 ans et vient d'obtenir son 4ème dan. Ce changement de statut implique un investissement total. "S'occuper d'un club, cela se passe autant sur le tapis qu'en dehors. Il faut à la fois être professeur, comptable, peintre, plombier ou plâtrier", résume-t-il… Hormis pour les championnats par équipe, les joies de la compétition sont donc désormais derrière lui. Place à présent à celles de l'enseignement.

L'enseignement ? Un mélange de sensations, d'observation et de réflexion. Lui qui s'est rendu trois fois au Japon garde toujours deux images présentes à l'esprit : celle de ces jeunes "qui vous explosent sans que vous n'ayez rien vu venir", et celle de ces octogénaires nippons "qui s'entraînent avec le sourire". D'avoir longtemps combattu en Toutes catégories a en outre permis au nouveau professeur de se forger quelques certitudes. "Lorsque un adversaire vous pose un problème, la solution ne se situe pas au niveau de la dépense d'énergie. Elle se situe au niveau de l'intelligence." Et de raconter l'histoire de ce partenaire de club, de 20 kg plus lourd que lui, qu'il n'arrivait pas à battre du temps où il était compétiteur. Pendant un an, refusant tous les randori que celui-ci lui proposait, Romain l'observa et réfléchit. Lorsque, la saison suivante, les deux hommes se retrouvèrent au 1er tour des Toutes catégories, il sut alors exactement quoi faire : "J'avais remarqué qu'en l'attaquant d'une certaine manière, il fléchissait les jambes pour me bloquer. L'idée c'était donc de le cueillir au moment où il relâcherait cette flexion. J'ai donc lancé une première attaque. Il a fléchi les jambes. Puis il s'est relâché. C'est là que je lui ai marqué ippon, sur tsuri-komi-goshi."

Le meilleur moment pour projeter, selon Romain Pacalier ? C'est lorsque le partenaire ne s'y attend pas. Ou plus exactement lorsqu'il ne s'y attend plus, ou pas encore. "Face à quelqu'un de plus lourd que soi, le travail statique conduit à la défaite. Le seul moyen de le déstabiliser, c'est de le harceler. Travailler en force, cela limite les options. La clé, selon moi, se situe plutôt dans la construction, le déplacement et le rythme. Le rythme crée les mouvements de balancier, le déséquilibre. Ce sont tous ces détails, en amont de l'attaque franche, qui créeront le moment de faire tomber."

5ème dan en 1972, 6ème dan en 1981, 7ème dan en 1992, Romain Pacalier a par ailleurs enseigné pendant 30 ans dans des instituts médico-pédagogiques ("Enseigner à des personnes handicapées m'a beaucoup fait évoluer, en tant que professeur"). Il aura vu le JCR passer de 600 licenciés à 1 200, avant de le céder, en 2001 ("J'ai donné quarante ans de ma vie aux autres, il était temps de penser un peu à moi"). Il donne aujourd'hui des cours de jiu-jitsu dans un club de campagne, entre autres passions qu'il se donne à présent le temps d'approfondir. Sa principale fierté ? Avoir réussi, tout au long de ces années, à maintenir une égale proportion entre les enfants et les adultes, ainsi que des cours adaptés au niveau de chacun, de façon à ce que tous puissent y trouver leur compte ("Mais cela n'était possible que parce que je pouvais m'investir à temps plein", tempère-t-il).

Les judoka qui l'ont fait vibrer ? Les japonais Okano, Kaminaga ("Un lourd avec un judo de léger") et surtout Ichiro Abe, ce pionnier du judo en France qui a tant compté dans son parcours. "Lorsque je me suis rendu pour la première fois au Japon, c'était en 1991. Au total, j'ai pu me rendre au Kodokan, au Dojo de la Police à Tokyo, à l'Université de Tenri et à celle de Tsukuba. Mais je ne peux pas m'empêcher de penser que c'était trop tard. En effet, quand j'avais 19 ans, Ichiro Abe m'avait proposé de venir au Japon. Sa famille pouvait même m'héberger. Mais les voyages coûtaient horriblement cher à l'époque, surtout pour un garçon de 19 ans." Le 10ème dan japonais, que Romain Pacalier appelle "Monsieur Ichiro Abe", reste tout de même celui qui, quelque part, lui a mis le pied à l'étrier : "Cet homme avait un judo divin, une aisance et une forme de corps extraordinaires. Je me souviens d'une démonstration qu'il avait faite au Palais d'hiver. Il avait fait chuter un à un ses dix adversaires, et ce avant même que ceux-ci aient eu le temps de poser leurs mains sur son kimono !"

Plutôt sceptique quant à l'évolution actuelle du judo ("Les derniers Championnats de France juniors auxquels j'ai assisté, il y a quatre ou cinq ans, je suis parti au bout d'1/2 heure. Il n'y en a plus que pour le physique !"), Romain Pacalier croit néanmoins en un possible retour de balancier. "Le beau judo reviendra", même s'il sait que ce n'est sans doute pas pour tout de suite. Tenant surtout à ne prendre personne de haut, il observe néanmoins : "Les sports-études, la course à la médaille, c'est de la folie. Les gamins ne font que se mesurer physiquement. Celui qui gagne, c'est celui qui est le plus mûr physiquement. Où est le 'plaisir' de faire du judo ? Pourquoi y'a-t-il autant d'enfants qui arrêtent le judo ? Parce qu'ils saturent. Nous sommes en plein dans une logique du court terme. Axer un entraînement sur la compétition, c'est facile : le rôle du professeur se limite alors à taper dans ses mains et à compter. Enseigner la technique, en revanche, cela demande un investissement plus conséquent." La solution ? Elle est peut-être à chercher du côté des concours d'expression et de recherche technique. Le Judo Club du Rhône en organisa un, naguère. Une expérience coûteuse en temps et en énergie, mais encourageante : "Au moins, cela ne détériore pas la conception du judo dans la tête des enfants. Au contraire…"

Avec le recul des années, quelle place le judo occupe-t-il dans la vie de celui pour qui "un professeur se reconnaît à ses élèves" ? "Le judo, à mon sens, ce sont avant tout des qualités morales, une philosophie de vie. C'est une façon de penser, d'agir ; un moyen de s'épanouir, de s'extérioriser. C'est l'endroit où je me sentais le mieux. Il y a là un contact étroit, qui permet de toucher au cœur de la valeur humaine. Vous savez, lorsque je vois parfois deux personnes en train de se chamailler, je ne peux m'empêcher de me dire que si elles faisaient du judo, elles verraient peut-être les choses différemment…"

Propos recueillis à Tramoyes les 17 et 18 août 2006 et complétés le 23 janvier 2007 par Anthony Diao.