Rencontre avec Michel Charrier

Né le 18 février 1936, Michel Charrier a débuté le judo à l'âge de 15 ans, le 1er avril 1951. Aujourd'hui 7e dan, il revient sur son parcours. Ses débuts dans le judo ? A l'entendre, c'était hier.

Michel Charrier

Le 1er avril 1951, Michel Charrier pose pour la première fois le pied sur un tatami. Cela se passe à la Maison des Jeunes de Villeurbanne. De tatami, en fait, il n'est pas vraiment question. Il s'agit plutôt d'une fine couche de sciure, sur laquelle repose une bâche. Henri Buisson, le professeur, est ceinture marron. Le judo, faut-il le rappeler, en est encore à ses premiers pas sur le sol français, a fortiori en province. Du haut de ses quinze ans, Michel Charrier est d'ailleurs l'un des plus jeunes du club. Sa mère ne lui a acheté qu'une veste, pas encore de pantalon. "A l'époque, il n'y avait qu'une poignée de clubs, et le judo était presque uniquement pratiqué par des adultes. Il n'y avait pas de filles, et très peu de jeunes. C'est Bernard Midan qui, par la suite, a permis aux choses d'avancer sur la région, en créant l'Ecole des jeunes." Ce qui pousse Michel Charrier à franchir le pas ? "L'envie de découvrir, et quelques films de James Cagney".

Trois mois plus tard, le 1er juillet 1951, Henri Buisson accompagne Michel Charrier chez son professeur à lui, Henri Gourand. "C'était pour me faire passer la ceinture jaune. C'est marrant, parce que autant je garde peu de souvenirs de mes passages de grades suivants, autant celui-ci, je m'en souviens comme si c'était hier : j'étais bleu de peur !" Il faut croire que l'examen se passe bien. A peine trois ans plus tard, en effet, en décembre 1954, Michel devient ceinture noire. Il est alors âgé de 18 ans, et vient tout juste de devenir Champion du Lyonnais junior en Toutes catégories. Vit-il ce 1er dan comme un aboutissement ? "Non. Lorsque j'ai commencé le judo, mon objectif a très vite été d'obtenir le 2e dan. Je ne saurais expliquer pourquoi, mais c'était mon but."

Il lui faudra pourtant patienter sept ans avant de connaître cette joie-là. D'août 1956 à octobre 1958, Michel doit en effet s'acquitter de ses obligations militaires. Guerre d'Algérie oblige, il passera 27 mois de l'autre côté de la Méditerranée. A son retour, c'est quelque peu la pagaille dans le système fédéral français. Une deuxième fédération a vu le jour du côté de Toulouse, et Michel doit repartir de zéro pour prétendre au 2ème dan. Il l'obtiendra finalement en 1961. Il a alors 25 ans.

Depuis son retour d'Algérie, Michel Charrier combat sous les couleurs du Judo Club du Rhône. Le club de la rue de l'Epée compte alors près de 1 000 licenciés, et s'impose comme un passage presque obligé pour qui souhaite progresser. "Dans ses années-là, se souvient Michel, il n'y avait pas trente-six solutions. Nous étions loin du 'presque-un-club-par-commune' comme il y a maintenant. Sur Lyon, il y avait la Croix-Rousse, Gerland, l'ASPTT Bellecour, la Maison des Jeunes des Etats-Unis et puis le JCR de Bernard Midan."

Au JCR, Michel Charrier côtoie une génération exceptionnelle. Ses partenaires s'appellent Romain Pacalier, René Nazaret, Régis Galavardin, Robert Patriarca ou Maxime Nouchy. L'émulation est forte. Les uchi-komi succèdent aux uchi-komi, les randori au sol vont jusqu'à l'épuisement, et les résultats sont là. Michel s'affirme de plus en plus en seoi, sur ko-uchi-gari et au sol. En individuel, il remporte une dizaine de fois les Championnats du Lyonnais en – 68 kg et en Toutes catégories. Par équipe, le JCR remporte 12 titres de Champion du Lyonnais. Mieux, de par la qualité du judo pratiqué, l'équipe devient au fil des Championnats de France la grande attraction de la salle Pierre-de-Coubertin, à Paris : "Lorsque nous étions appelés sur un tapis, tout le public se déplaçait vers ce tapis. C'était fort." De fait, au niveau national, le JCR obtient le bronze en 1961, l'argent en 1962 - battu en finale par le Racing – et surtout, en honneur, le titre de Champion de France en 1965.

1965, c'est aussi l'année où Michel Charrier devient 3ème dan. Quelques mois plus tard, le 11 juin 1966, il obtient son Brevet d'Etat. Fort de son expérience au JCR, où il assure les cours du jeudi après-midi – alors jour des enfants –, il ouvre son premier club à Meximieux, dans l'Ain, en 1967… Quatrième dan en 1969, il donne en parallèle des cours à l'Ecole bilingue de Caluire et encadre des enfants en difficulté d'une institution de La Boisse. De 1975 à 1980, il s'occupera également du club de Meyzieu, ville où il réside aujourd'hui. Trois jeudis par mois pendant plusieurs années, il chapeautera les entraînements de masse du côté du Petit palais des sports de Gerland. C'est là qu'il vit un jour débouler un cadet au judo "exceptionnel". Son nom ? Patrick Nolin.

5e dan en 1977, 6e dan en 1985, 7e dan en 1997, Michel Charrier a à ce jour formé près de 120 ceintures noires. Il a aujourd'hui sa licence à Chassieu et fêtera l'an prochain les quarante ans du club de Meximieux. Aux côtés de René Nazaret (7e dan) – avec qui il a enregistré trois K7 vidéos de katas à la demande de la Fédération – et de Pierre Blanc (6e dan), il anime les stages de l'Ecole des cadres. Depuis 1994, il est membre de la Commission nationale spécialisée des dans et grades équivalents de la FFJDA, qui se réunit plusieurs fois par an à Paris. Il y siège aux côtés d'une quinzaine d'experts reconnus comme Henri Courtine, Jacques Leberre, Paulette Fouillet, Jean-Luc Rougé, Fabien Canu, Brigitte Deydier, Serge Feist ou Eugène Domagata. Il s'est également rendu deux fois au Japon, en 1991 et en 1997, passant plusieurs semaines au Kodokan et à l'Université de Tsukuba : "J'avais 55 ans la première fois que je suis allé au Japon. Par certains côtés, j'ai regretté de ne pas y être allé plus tôt. En même temps, si je m'y étais rendu plus jeune, peut-être que je n'aurais pas autant mesuré la chance que j'avais d'être là."

C'est que Michel conserve une vraie fraîcheur dans le regard qu'il porte sur le judo. Les champions qui l'ont fait vibrer ne sont pas forcément ceux qui ont le palmarès le plus fourni. Il se souvient ainsi des passages en France du japonais Fukami : "Un type d'1,55 m, qui ne faisait pas de compétition, mais qui avait un judo ex-tra-or-di-nai-re ! En stage, il faisait voler tout le monde." Certes, comme tous ceux de sa génération, il cite Shozo Fujii, le quadruple champion du monde au judo "magnifique", ou Anton Geesink, l'homme qui battit les invincibles japonais chez eux, lors des J.O. de Tokyo en 1964. Mais ce qui frappa alors Michel n'est pas tant l'exploit du néerlandais que l'autorité avec laquelle celui-ci calma les ardeurs de ses supporters : "En 1961, lors de sa victoire aux Championnats du Monde de Paris, les supporters hollandais avaient envahi le tapis. Cette fois, ça se passait au Japon. En finale, Anton Geesink immobilise Akio Kaminaga. Lorsque l'arbitre annonça le ippon, tous les supporters hollandais voulaient sauter sur le tapis. La première chose qu'Anton Geesink a fait a été de les  retenir. C'est un gars qui connaissait bien le Japon, parce qu'il s'y entraînait souvent. Par respect pour son adversaire et pour le public japonais, il n'a pas voulu en rajouter."

S'agissant du judo en tant que sport de compétition, il estime qu'il faut comparer ce qui est comparable. "Un titre de Champion de France, ça n'a pas la même valeur dans toutes les disciplines. Percer en judo, ce n'est pas rien. En France, nous avons 550 000 licenciés. Il y a une densité incroyable entre les combattants. Pour sortir du lot, c'est dur. Quand je vois au niveau international une Anne-Sophie Mondière qui pèse 84 kg et qui met des tôles à des filles de 130 kg, là ça a de la valeur, là je dis chapeau, vraiment !"

S'agissant de l'enseignement, Michel Charrier insiste sur un point : la nécessité d'être prêt. En tant que spectateur il a assisté depuis les gradins à trois Jeux Olympiques (Rome en 1960, Munich en 1972 et Barcelone en 1992). Il continue, de par ses fonctions fédérales, à assister aux grandes compétitions (Tournoi de Paris-Bercy, Championnats du monde par équipes, etc.) : "J'aime savoir de quoi je parle. Ma plus grande angoisse, c'est de ne pas être en mesure de répondre à une question d'un de mes élèves." Cela lui est-il déjà arrivé ? "Jusqu'à aujourd'hui, non", sourit-il avant de compléter : "Parce que, justement, je fais en sorte d'être prêt. J'ai toujours préparé mes cours par écrit. Après, c'est vrai qu'il m'arrive souvent d'adapter les séances en fonction de l'état d'esprit du groupe. Tu sais, il y a 35 minutes de voiture entre le club de Meximieux et chez moi. J'ai beau avoir un petit peu de 'bouteille', comme on dit, à chaque fois que je fais le trajet du retour, je profite de ces 35 minutes pour faire mon autocritique sur la séance qui vient de se terminer."

Pas la moindre once de lassitude donc, même après tant d'années ? "Eh bien non. J'écarquille toujours autant les yeux. Pour moi, le judo, c'est s'entraîner et transmettre. On n'est jamais au bout. Lorsque je remets une ceinture noire à un élève, je me dis souvent que, pour lui, c'est à cet instant-là que le judo commence vraiment."

Propos recueillis à Meyzieu les 9 et 12 août 2006 par Anthony Diao.