Rencontre avec René Nazaret

A l'automne 2006, cela fera un demi-siècle que René Nazaret – "Natch", pour les intimes - est devenu ceinture noire de judo. Aujourd'hui 7ème dan, celui qui naquit un 20 octobre 1936 à Castelliri (Italie), puis devint Citoyen d'honneur du 7ème arrondissement et de la Ville de Lyon (en 2002), peut se prévaloir d'une vie bien remplie.

René Nazaret

Sa famille arrive en France en 1947, au lendemain d'une Deuxième guerre mondiale qui laissa l'Italie exsangue. René n'a que 10 ans et ne parle pas un mot de français. C'est à Gerland, véritable "fief rital" à l'époque, selon ses propres dires, que les Nazaret s'installent. Une seule pièce pour huit personnes : pour un môme, c'est une invitation permanente à aller jouer dehors… Touche-à-tout, il se serait bien vu footballeur. D'autant que son voisin d'alors s'appelle Fleury Di Nallo, futur canonnier de l'Olympique Lyonnais. Le poste de gardien de but l'attire ? Las, son gabarit l'incite à ne pas insister.

Il pousse alors la porte de la MJC de Gerland, rue André-Bollier. Nous sommes en 1953. René Nazaret a alors 16 ans. Voilà déjà trois ans qu'il a arrêté ses études pour travailler et gagner sa vie. Pendant trois mois, intimidé, il se contentera d'assister aux séances depuis le bord du tapis. Un jour pourtant, il finit par se lancer. Roger Bascobert, le professeur de la MJC, s'approche alors de lui : "Alors ça y est, tu te décides !" Six décennies et une ceinture rouge et blanche plus tard, René Nazaret n'a pas oublié ces premiers mots… A l'époque, son père ne jurait que par le foot, la boxe et le vélo. Ce n'est que bien des mois plus tard, par le biais d'un article de presse ("Dis-moi, tu connais ce Nazaret qui habite Gerland et qui fait du judo ?"), qu'il apprendra que son fils a franchi le pas. Son épouse et lui en retireront une grande fierté.

Jusqu'en 1961, il restera fidèle au Judo Club de Gerland. C'est là qu'il obtient son 1er dan  - à 20 ans, en 1956, soit deux ans et demie après ses débuts, et en dépit d'un accident de ski qui l'éloigna des tapis durant huit mois -, puis son 2ème (1958), et enfin son 3ème (1960). Il s'entraîne alors sous la férule de son ami Vincent Valente, à raison de trois entraînements par semaine, parfois plus. Et quels entraînements ! "Nous attaquions vers 19 heures. Vincent nous faisait faire une heure de gym, et ensuite seulement nous passions au judo proprement dit. En général, les séances se terminaient vers 22h30. De fait, notre condition physique était excellente." D'autant que Vincent Valente, figure majeure du 7ème arrondissement, ne se contente pas d'enseigner le judo. "Il donnait aussi des cours de gym, de volley ou de badminton, et nous y allions. Pour lui, cela faisait aussi partie de notre entraînement judo.".

Très efficace dans les mouvements d'épaule, René remporte très vite quelques tournois. Dès 1958, il monte de temps en temps s'entraîner à Paris. Lors de la saison 1959-1960, il devient même Champion du Lyonnais, puis Champion de France des poids légers (– 68 kg). Malheureusement, pour des raisons administratives – il n'a pas encore la nationalité française -, ce titre acquis sur le tatami lui sera retiré a posteriori.

En 1961, il prend sa licence au Judo Club du Rhône. "A l'époque, c'est comme si en foot tu passais du Cascol à l'OL. Mais il n'y avait aucun problème : le professeur de Gerland avait lui-même été formé au JCR. J'étais donc le bienvenu dans les deux clubs." Le JC Rhône est alors entraîné par Bernard Midan, futur 8ème dan. René Nazaret y côtoiera bon nombre des actuels hauts gradés de la région : Romain Pacalier, Michel Charrier, Henri Moisson… Ces "années JCR" seront celles des compétitions par équipe. 12 titres de Champions du Lyonnais, un titre de Champion de France en 1965 (cette saison-là, René affichera d'ailleurs un bilan de 26 victoires et 2 nuls à l'issue de ses 28 combats individuels !), une médaille d'argent (1962), une médaille de bronze (1961)… Sous les couleurs de l'Italie, il termine 7ème aux Championnats d'Europe de 1961 – championnats au cours desquels il aura le privilège de voir combattre en chair et en os le légendaire Anton Geesink. En 1961 et 1962, il se classe deux fois 5ème aux championnats d'Italie individuels… Ce n'est qu'au début des années 70 qu'il obtiendra la nationalité française. Sans ces problèmes de naturalisation, il aurait peut-être été sélectionné pour représenter la France aux Jeux Olympiques de 1964 à Tokyo : il était alors en concurrence avec deux autres judokas.

Lorsque vient le temps d'arrêter la compétition, René Nazaret pense en avoir fini avec le judo.  Il envisage de continuer à travailler avec son frère dans une entreprise de transport. Ce sont ses amis qui insistent pour qu'il s'inscrive à l'Ecole des cadres. En 1973, il devient professeur à Miribel. De 1975 à 1979, il s'occupe également du club de Meyzieu. Enfin, depuis 1978, il est professeur au Judo Club de Chassieu. Au total, il a formé pas moins de 150 ceintures noires, dont Lionel Hugonnier, Champion du monde de Jujitsu, Champion de France 1ère division en 1997 et longtemps membre de l'Equipe de France, catégorie – 90 kg. Jean-Robert Patriarca, vice-Champion d'Europe junior, fut également son élève, trois ans durant… Membre depuis 1995 du staff technique de l'Ecole des cadres, il aura vu seize des candidats de la promotion 2005-2006 présenter leur Brevet d'Etat. Quinze l'ont obtenu du premier coup.

4ème dan en 1968 (toujours en compétition), 5ème en 1977, 6ème en 1985, René Nazaret a obtenu son 7ème dan à l'automne 2001. Aujourd'hui officiellement retraité, il continue pourtant d'être conseiller technique auprès de ses clubs. Lui qui n'a jamais pu se résoudre à tutoyer certains de ses professeurs anime également les stages de la Ligue du Lyonnais, du Comité du Rhône ou de l'Ecole des cadres, aux côtés de Pierre Blanc (6ème dan) et de Michel Charrier (7ème dan). Avec ce dernier, il est l'auteur de trois K7 vidéos de katas, références fédérales en la matière. Il a également passé un mois au saint des saints, le Kodokan de Tokyo.

Les judokas qui l'ont le plus impressionné ? Son voisin d'Italie Angelo Parisi ("Un génie") ; les japonais Fujii ("Quel judoka !"), Fukami, Inoue… Le judo lyonnais ? "Il y a une formidable école du judo à Lyon. Des hommes comme Bernard Midan sont à l'origine de l'élaboration du Code moral. Au niveau national, le judo lyonnais est considéré comme un judo de techniciens, avec une grande propreté dans le geste. Que la Fédération nous ait confié, à Michel Charrier et à moi-même, le soin d'enregistrer les K7 vidéos officielles de katas est quelque part une forme de reconnaissance pour cette école-là."

L'évolution du judo ? "Je pense que le judo évolue en bien. Tel qu'il est structuré, avec ce système de pôles et de détection, il a l'avantage de souvent se remettre en question. Nous avons des enseignants de qualité, qui peuvent apporter beaucoup sur le tapis. Je trouve juste parfois dommage que les tâches administratives les en éloignent autant." La compétition ? "Finalement, ce n'est peut-être pas un mal que le judo ne soit pas aussi médiatisé que le football ou le cyclisme. Cela nous met sans doute à l'abri de certaines dérives… Peut-être d'ailleurs que les judokas sont éduqués trop tôt dans l'optique de la compétition. Pour ma part, j'ai toujours pensé que pour former un judoka, il faut compter dix ans. C'est pour cela que nous réfléchissons actuellement aux moyens de revenir à un judo plus technique. Il en va de même autour des liaisons debout-sol et du ne-waza : à quoi bon enseigner le sol si, en compétition, l'arbitre ne laisse pas aux combattants le temps d'exprimer ces techniques-là ?"

Quel bilan tire-t-il aujourd'hui de cette vie de judoka ? "J'ai connu beaucoup de satisfactions en tant que compétiteur. J'ai été Champion de France, même si ce titre m'a par la suite été retiré parce que je n'étais pas encore officiellement français. C'est amusant, parce que ce titre de Champion de France, c'était justement mon objectif lorsque j'ai commencé le judo. Parfois je me dis que j'aurais peut-être dû viser un titre de champion olympique", glisse-t-il dans un sourire, avant de poursuivre : "Mais au-delà de mon parcours de compétiteur, mes plus belles satisfactions se situent au niveau de tout ce que j'ai pu apporter à mes élèves. Je suis toujours parti du principe que, dans la vie, si tu veux être respecté, tu dois d'abord respecter les autres. Que ce soit sur le tapis ou en dehors. J'ai beau être 7ème dan, je n'ai jamais pris personne de haut. Et ça, je crois que c'est le judo qui me l'a enseigné."

Propos recueillis à Lyon 7ème les 25 et 27 juillet 2006 par Anthony Diao.