Rencontre avec José Artiel Castro

Né le 19 janvier 1944 à Ceuta (Espagne), José Artiel a débuté le judo à 19 ans. Fondateur du Katana Club à Saint-André-de-Corcy, il est devenu 6ème dan en 2007.

C’est en 1963 que José Artiel Castro débute le judo. Il a 19 ans et déjà mille vies. Songez plutôt… Né à Ceuta, ville autonome d’Espagne située côté détroit de Gibraltar à la pointe du Maroc, orphelin de père à 7 ans, grandi à Tanger avec sa mère et ses frères et sœurs,  sur le marché du travail à 11 ans, étalagiste responsable d’un magasin à 16 ans, arrivé en France en 1962, employé successivement dans une entreprise de simili-cuir à Villeurbanne puis comme outilleur chez Julien et Mège dans la fabrication de pompes à accélérateurs caloriques, étudiant en cours du soir…
 
C’est donc un jeune homme loin d’être né de la dernière pluie qui pousse la porte du dojo de la rue du Bœuf, dans le Vieux Lyon. "Je cherchais une activité physique, en plus de mon travail d’ouvrier spécialisé. Au Maroc, je jouais beaucoup au football sur des terrains qu’il fallait souvent gratter pour apercevoir l’herbe [sourire]. C’était une rude école. A Lyon, l’intensité en foot me paraissait moindre. Et puis le beau-frère d’un collègue m’a parlé du judo…"
 
Le professeur s’appelle Henri Turpault, futur arbitre mondial. José Artiel passe quelques années sous sa houlette avant de rejoindre le Fuji Yama Club de Rillieux-la-Pape. C’est là que le déclic opère véritablement. "Philippe Bréhier, le professeur, est devenu mon mentor. Il a su me donner la confiance nécessaire pour persévérer", souligne-t-il. 1er dan à 27 ans en 1971, 2ème dan en 1978, José est en effet plus que d’autres en quête de ces signes d’encouragements, ces marques d’individualité.
 
Compétiteur en – 71 kg jusqu’à ses 42 ans, il aura en effet longtemps été barré en individuel par sa nationalité espagnole – il ne sera naturalisé qu’en 1981, à 37 ans… Un flou dans les règlements fédéraux conduira ainsi à plusieurs imbroglios administratifs, sur et autour du tapis. Difficile d’être serein quand tout n’est que "peut-être" ou "oui mais". D’autres auraient lâché. José, lui, puise dans le souvenir de ses jeunes années les raisons d’insister.
 
Doté d’une mémoire visuelle "phénoménale" selon son épouse Thérèse, et donc d’une capacité rare à reproduire à l’identique une technique démontrée, José Artiel suit l’Ecole des cadres pendant trois ans avec Georges Baudot. Il en ressort avec les Brevets d’Etat  premier et deuxième degré. Nous sommes en 1977. Il devient alors professeur à l’International Lyon Judokan. L’expérience dure quatre années. En parallèle, José donnera également des cours avec l’ASCUL, l’association sportive de la Communauté urbaine de Lyon, au Lycée du Parc et à La Doua, jusqu’en 1991.  3ème dan en 1985, il enseignera également à la MJC de la Guillotière de 1986 à 1991.
 
Mais c’est quelques années plus tôt, en 1982, qu’a débuté le grand œuvre de José Artiel, à savoir la création du Katana Club de Saint-André-de-Corcy. Licencié quelques mois plus tôt de Julien et Mège, José avait été embauché comme agent territorial à la mairie de Saint-André. Professeur dans une salle en préfabriquée de la municipalité, il a bientôt l’opportunité de reprendre une salle polyvalente municipale et d’y créer son dojo. Il aura jusqu’à 240 licenciés par saison. 4ème dan en 1989, 5ème dan en 1994, membre de la  commission régionale des grades et juge d’expression technique interrégional, José restera à Saint-André-de-Corcy jusqu’en 2005. C’est à cette date qu’il rejoint le Judo club de Pierre-Bénite de son ami Marc Pérard, où il enseigne désormais principalement le taïso, la self-defense et les kata.
 
Contemporain et admiratif du champion olympique soviétique 1976 Vladimir Nevzorov, auteur d’une solide prestation autour de tai-otoshi lors de son examen pour le 6ème dan en 2007 – examen pour lequel il s’astreint à une intense préparation physique afin d’être "capable de tenir 1 h 30 pour affronter cette épreuve de 30 minutes", en compagnie de ses partenaires Jean-Marc Charrier, Didier Bordi et Bernard Bonino -, José Artiel fut du voyage fédéral à Tenri en avril 1999. Il se souvient d’une salle "à 5 °C et de séances où douze des quatorze intervenants étaient ou champions du monde, ou champions olympiques, ou les deux : un bonheur de pratiquant !"
 
Pédagogiquement, José revendique un enseignement "ludique mais ferme". En bon autodidacte au caractère trempé – il parlait à peine français à son arrivée, en 1962 -, à qui rien, absolument rien, n’a été apporté sur un plateau d’argent, il observe l’œil sec et le regard franc l’évolution de cette discipline qui l’occupe au quotidien depuis quarante-sept saisons. "Je n’ai pas encore rendu au judo tout ce qu’il m’a apporté. J’observe en revanche que les nouvelles générations veulent briller, et briller vite. Or briller – puisque tel semble être le projet - prend au contraire souvent du temps. Il faut pour cela accepter de se polir, jour après jour. Rien n’arrive tout cuit, beaucoup l’oublient et se découragent rapidement. C’est pourtant en montant au casse-pipe que vous avancez dans la vie, non ?"
 
La question que José Artiel pose en creux est la suivante : "Aujourd’hui, combien de professeurs sont capables d’amener leurs élèves de la ceinture blanche au sixième dan ? De moins en moins, si je me fie à ce que j’observe depuis quelques années en tant que juge d’expression technique. Mon expérience sur le tapis et en dehors m’incite à penser que c’est en mettant l’accent sur la qualité et non sur la quantité que viendra le salut de notre discipline. Il faut des bases psychologiques solides pour s’entraîner, pour enseigner, pour arbitrer, former sans déformer… Sinon c’est la prime à l’exploit - et l’exploit est éphémère. En judo, l’exploit semble aujourd’hui de parvenir à durer. Mais durer en judo, si vous pratiquez intelligemment, est-ce fondamentalement un exploit ?"
 
 
Propos recueillis les 22 et 28 décembre 2010 à Lyon 3ème par Anthony Diao.