Rencontre avec Alain L’Herbette

Né le 10 août 1955, Alain L’Herbette a obtenu son 1er dan dans un avion et son 6ème dan en 2005. Il est professeur à l’UJ Rhône.

Alain L'Herbette

Le 1er septembre 1964 est une date charnière de l’histoire du judo lyonnais. C’est ce jour-là qu’est créée la section judo du Stade olympique Givors, avec à sa tête trois personnes : Jean Dutron, Henry Méry et Ernest Verdino. Le dojo est situé dans un chalet en bois et Alain L’Herbette a neuf ans. Georges, son père, est gendarme de métier, comme Ernest Verdino. A son retour de la saison de chasse, à l’automne, Georges L’Herbette fait comme la plupart de ses collègues : il inscrit son fils Alain au club de judo du gendarme Verdino.

C’est Jean Dutron qui s’occupe alors du cours des enfants. Compétiteur dans l’âme, déjà branché foot, rugby, vélo et natation, Alain L’Herbette accroche immédiatement. « L’idée de se confronter, d’apprendre des techniques variées pour pouvoir faire tomber de plein de façons différentes, ça m’a tout de suite plu », se souvient-il. Il a d’ailleurs rapidement l’occasion de valider cet apprentissage puisqu’il participe bientôt à ses premiers interclubs – et s’y illustre. Cela se passait du côté de Gerland, sous la houlette de Vincent Valente père. « C’étaient des combats debout, à l’ancienne. A cette époque, la Fédé n’avait pas encore instauré les compétitions au sol pour les enfants, avec ce souci de la découverte progressive. Vous faisiez deux combats minimum et tant que vous gagniez vous restiez sur le tapis. Le maximum c’était trois victoires. Cela peut paraître suranné aujourd’hui, mais il n’y avait pas de médailles à gagner. A la fin de la compétition, Maître Valente passait devant chaque combattant et lui annonçait son résultat. Il ne faisait applaudir par le public que ceux qui avaient remportés trois victoires. »

Ambidextre adaptant son kumi-kata à l’adversaire, fort sur uchi-mata aussi bien à droite qu’à gauche, Alain L’Herbette ne tarde pas à se hisser sur les podiums de la région et au-delà. Vice-champion du Lyonnais minimes en 1968/69 – première saison avec catégories de poids, mais pas encore de championnats du Rhône -, champion du Lyonnais minime 1969/70, Alain devient champion de France cadets le 9 janvier 1972 à Paris, catégorie – 65 kg. Il enchaîne avec un quart de finale – sans repêchages - aux championnats d’Europe cadets à Léningrad (aujourd’hui Saint-Petersbourg), battu par un Soviétique qui deviendra champion d’Europe l’année suivante… Il est à noter qu’Alain L’Herbette est à ce jour avec Maxime Nouchy l’un des deux seuls judoka du Rhône à avoir obtenu sa ceinture noire sans passer les kata : « C’était le 5 décembre 1971, dans le vol retour des championnats de France Interligues de Bordeaux. Ces championnats opposaient des équipes composées de cinq cadets, cinq juniors et cinq seniors. Nous nous étions classés deuxièmes et il se trouve que j’avais remporté mes six combats. Je devais passer mes katas le 22 décembre, mais le président de la Ligue a souhaité marquer le coup. C’est ainsi que je suis officieusement devenu 1er dan le 5 décembre et officiellement le 22 ! »

2ème dan en 1972, Alain s’entraîne cinq fois par semaine dans son club de Givors et les jeudi et dimanche matin à l’entraînement de masse de La Doua, co-dirigé par Michel Charrier et Roger Bascobert. En 1973, année de ses dix-huit ans, Jean Dutron l’incite pour sa progression à prendre sa licence au Judo club du Rhône, le club phare du département. Alain hésite puis franchit le pas. Il découvre alors les entraînements de Romain Pacalier. Ceux-ci le marqueront tant qu’il fera de ce dernier le parrain de son 6ème dan. Alain s’entraîne désormais trois fois par semaine au JCR, deux fois à Givors et deux fois à La Doua. Trop jeune pour avoir le permis, le Givordin effectue tous ses trajets en mobylette.

Les podiums se multiplient. 3ème dan en 1975, Alain se classe deux fois 3ème aux championnats de France juniors, 1er aux France scolaire, champion du lyonnais et 3ème aux zones seniors lors de sa première saison junior, puis champion de zone juniors et seniors les deux saisons suivantes – avant une disjonction acromio-claviculaire récoltée aux France ASSU, en troisième année junior. En 1976, à 21 ans, Alain L’Herbette se classe 3ème aux championnats de France seniors. Ce résultat lui permet de participer au Tournoi de Paris. Premier de sa poule, il se classe 5ème, battu en quarts de finale par Guy Lebeaupin, futur vice-champion d’Europe… Avec René Rambier, Francis Clerget et Roger Vachon, il fait partie de la promotion 1976/77 du Bataillon de Joinville. Il revient avec une médaille d’argent des championnats de France militaire et sera même nommé capitaine de l’équipe de France militaire lors d’un déplacement à Amersfoot (Pays-Bas), en lever de rideau d’un combat de catch d’Anton Geesink.

Titulaire d’un bac D avant son départ à l’armée, Alain L’Herbette se verrait bien professeur de sport. Las, et en dépit du fait que lui-même ne ressent aucune douleur particulière au dos, les médecins lui détectent une spondilolistésie, une légère déformation au niveau de la colonne. Rédhibitoire pour prétendre au professorat de sport, et rédhibitoire pour intégrer l’Insep. L’école de kinésie qui lui est proposée en plan B ne l’attirant pas plus que ça, Alain décide de revenir à Lyon et de s’inscrire en fac de biologie – l’une de ses passions - à Lyon 1. Au cours de sa deuxième année, il remporte les championnats d’Académie et les championnats de France universitaires, battant à chaque fois le jeune Thierry Frémaux. Il conservera d’ailleurs ce titre l’année suivante mais, à son grand désappointement, ne sera pas sélectionné pour les Universiades de Rio de Janeiro… Il combattra jusqu’en 1984 et obtiendra son 5ème dan l’année suivante.

Avec son Brevet d’Etat obtenu en candidat libre en juin 1977, six mois après la fin de son service militaire, Alain L’Herbette va donner des cours de judo au SO Givors de 1977 à 1991. En semaine, le club étant alors à cheval sur deux salles, il termine à 19h30 ses cours pour les enfants dans l’une avant de rejoindre Jean Dutron dans l’autre pour superviser ensemble la partie technique du cours adulte – le samedi, il s’occupe seul du cours compétition… Magalie Baton, Emmanuelle Perbal, Djamel Bouras, Salvator Cumbo, Ludovic Laynaud, Mourad Bousaber, le cru givordin de ces années-là est d’une grande densité, avec en point d’orgue une victoire aux championnats de France par équipes juniors en 1990. « Une réussite collective », tient à souligner Alain.

En 1991, Alain L’Herbette reprend le créneau horaire de Gilles Orénès au club de Corbas, où il enseignait deux fois par semaine depuis 1982. Déjà professeur du club de Loire-sur-Rhône depuis le milieu des années quatre-vingt, il encadre là encore une génération exceptionnelle puisque les Adel Boulemtafès, Yann Sinacola, Michael Parquet, Yannick Tighit et autres Agop Tchoulfayan atteindront les demi-finales des championnats de France par équipe cadets. « Ce jour-là, nous avons été battus par Franche-Comté judo puis l’US Orléans, deux clubs qui, comme le SO Givors, regroupent plusieurs autres clubs. Je me suis alors dit : pourquoi pas nous ? » L’Union judo Rhône était née. Elle regroupera à partir de l’année 2000 les clubs de Corbas, Loire/Rhône, Saint-Pierre de Chandieu, Ampuis et Ecully (jusqu’en 2008). La règle ? A partir de minimes, la licence est établie au nom de l’UJ Rhône… L’union fait la force ? « En tout cas elle y contribue, sourit Alain, à condition que tout le monde joue le jeu. »

De ses années d’international, Alain a par ailleurs gardé un goût certain pour les voyages, les rencontres et les échanges. Le choix peu « confortable » de ses destinations estivales en dit plus long que bien des Guides du Routard : Groenland, Libye, Mongolie, Afrique du Sud, Madagascar, Sierra Léone… C’est donc tout sauf un hasard si son club est aujourd’hui jumelé à un club étranger, en l’occurrence le club allemand de Chemnitz (ex-Karl-Marx-Stadt du temps de la République démocratique d’Allemagne). « C’est en RDA que j’ai connu ma première sélection internationale, à Cottbus. J’y suis par la suite régulièrement retourné au point de devenir bilingue. Depuis 1995 nous sommes donc jumelés avec le club de Chemnitz. Concrètement qu’est-ce que ça veut dire ? Ça veut dire que chaque année à la Toussaint les Allemands viennent en stage à Corbas, et nous nous allons à Chemnitz à Pâques. Nous y sommes toujours formidablement accueillis et, même après mille kilomètres de bus, les mômes en reviennent à chaque fois emballés. » Pour son 6ème dan, obtenu avec ses partenaires Franck Berne, Stéphane Riello et Michel Filieul, Alain s’est vu offrir un voyage au Japon par ses élèves, qu’il compte bien accomplir prochainement.

Arbitre F3, enseignant le judo dans deux écoles bilingues (Junior School et West Point), Alain L’Herbette fait partie de ces personnes qui ont la chance de vivre de leur passion, et en sont conscients. Un tournoi cadets labellisé A qu’il aimerait voir davantage soutenu au niveau local après six éditions prometteuses, quelques 150 ceintures noires formées « collectivement » à Givors, 138 autres à l’UJ Rhône - toujours « collectivement », il insiste sur le mot -, dont quelques noms connus comme Marlène Martin (2ème aux championnats de France 1ère division 1996 après des victoires sur Karine Petit et Séverine Vandenhende), Fabien Camuzet (vice-champion de France cadet et junior), puis le protégé de ce dernier Jérôme Sénac (champion de France junior et universitaire, trois médailles aux France 2ème division, 5ème aux France 1ère division 2007 et 2009), mais aussi Sandrine Charponnay (championne de France 3ème division 1997), Rodolphe Perret, Pascal Chorzeppa, Patrice Camozzo, Jean Fernandez, Guillaume Jomand, tous passés par le club et médaillés nationaux en cadets, juniors et/ou universitaires – à noter un rarissime quadruplé une année aux championnats de zone, avec les titres individuels de Rodolphe Perret, Christophe Peyron, Pascal Chorzeppa et Patrice Camozzo… De toutes les personnes que son parcours l’a amené à côtoyer, Alain L’Herbette en retient surtout trois : Jean Dutron (« en avance sur son temps dans sa manière de proposer des jeux éducatifs et variés aux enfants. Il inculquait le plaisir dans le travail »), Romain Pacalier pour « son exigence technique », et Pierre Hermann, jadis CTR de Grenoble et intervenant lors des entrainements de masse de La Doua, aujourd’hui entraineur national en Australie, pour « sa vision juste du judo ».

Son vécu de compétiteur ? « Parfois j’ai l’impression que c’était dans une autre vie, car je conserve peu de traces de cette époque. Quelques articles, quelques photos, quelques secondes de vidéo… Mon objectif à l’époque c’étaient les JO de Moscou, mais j’avais devant moi Thierry Rey ou Yves Delvingt… Ce vécu est surtout utile en tant qu’arbitre. D’avoir vécu les situations et les enjeux permet, je crois, d’avoir l’œil et, j’espère, de prendre les bonnes décisions… Pour le reste, je crois beaucoup au mélange des générations sur un tatami. Le mélange des expériences, avec des gens qui ont connu d’autres clubs ou d’autres pays, mais surtout le mélange des générations, car les plus jeunes apprennent autant des anciens que l’inverse… Et puis le temps. J’ai eu la chance d’évoluer dans des clubs où il était encore possible de travailler la technique ou le physique après la fin du dernier cours. Aujourd’hui l’heure, c’est l’heure, et c’est bien dommage car c’est souvent ce petit décalage qui donne ensuite un temps d’avance. »

Propos recueillis les 4 et 11 mai 2009 à Lyon 8ème par Anthony Diao.