Rencontre avec Gérard Morfin

Né le 2 avril 1943, Gérard Morfin est professeur au Judo Club de Saint-Priest et 6ème dan depuis 1991.

Gérard Morfin

C'est lors des vacances de Noël 1955 que Gérard Morfin s'initie pour la première fois aux joies du judo. Il est alors âgé de 12 ans et vit avec sa famille dans le quartier de la Croix-Rousse. Ce sont ses cousins Gabriel et Jeannot Ruard, les fils de sa marraine de Saint-Chamond, qui l'encouragent à les accompagner dans leur club, la Maison des jeunes de Rive-de-Gier où officie un certain Bernard Monneret. Gérard y reviendra aux vacances de Pâques suivantes, puis au début de l'été. Le virus est pris.

A la rentrée 1956, la famille Morfin quitte la Croix-Rousse pour le quartier de Gerland. Gérard prend alors sa licence à la MJC du même nom, aux côtés des René Nazaret et autres Edmond Petit, sous la houlette de Vincent Valente père – "un grand monsieur, un meneur d'hommes. Il m'a appris le courage, le respect, la volonté et le goût de l'effort". Sportif accompli, ce dernier initie également ses élèves au ski ou au canoë-kayak, et organise un ou deux interclubs par mois dans l'agglomération, ouvert aux ceintures vertes et plus. "Nous suivions alors trois entraînements par semaine, auxquels s'ajoutaient deux autres entraînements au Judo Club de Vénissieux, assurés eux aussi par Vincent Valente". Il restera à la Maison des jeunes de la rue André-Bollier jusqu'en 1968.

Droitier aimant travailler à gauche, Gérard Morfin axe son judo autour de uchi-mata en cercle, ko-uchi et o-uchi gari – par la suite, trois opérations aux ligaments du genou l'obligeront à changer de technique de prédilection et à étudier davantage ippon-seoi-nage. 1er dan à 20 ans, en 1963, 2ème dan trois ans plus tard, 3ème dan en 1970, il combat en – 80 kg du haut de ses 73 kg (la catégorie de poids du dessous est celle des – 68 kg). Sa catégorie est celle des Daniel Pinatel, Maxime Nouchy et autres Daniel Babin. "Face à de tels clients, j'étais souvent abonné aux troisièmes places", sourit-il aujourd'hui… Avec René Nazaret, Henri Moisson et Claude Vircoulon, il se rend régulièrement le mardi à Saint-Etienne pour s'entraîner au Judo Club de la Loire. Le mardi soir en effet, Georges Baudot assure un cours de ne-waza et "comme c'était un pédagogue hors pair, c'était vraiment un plaisir d'effectuer le déplacement."

A partir de 1964, Gérard Morfin commence à fréquenter l'Ecole des cadres et les enseignements que ce même Georges Baudot y dispense, avec notamment une séance par mois au Centre régional d'éducation populaire et sportive de Macon. Dès l'année suivante, il donne ses premiers cours du côté de la MJC Laënnec, puis fait de même en 1966 au Judo Club de Dardilly. Brevet d'Etat en 1968, il fait partie de la toute première promotion distinguée au Fort Carré d'Antibes.

Le précieux sésame lui permet de prendre le relais de Vincent Valente à la tête du Judo Club de Vénissieux, et d'assurer également les cours à la MJC de Saint-Priest. Pour diverses raisons, ces deux clubs changeront de nom quelques années plus tard : en 1973, le JC Vénissieux devient les Arts Martiaux Vénissieux, et en 1974 la MJC Saint-Priest devient le Judo Club de Saint-Priest. 4ème dan depuis 1973, Gérard en est le professeur et son ami Jean Desseignet le président. Au fil de ces années d'enseignement, Gérard Morfin a eu pour élèves plusieurs noms bien connus de la région et au-delà : Michel Filieul, Patrick Nolin, Alain Bello ou Frédéric Cessin. C'est d'ailleurs à ce dernier que Gérard transmet les rênes de l'AM Vénissieux, en 1990.

5ème dan en 1981, arbitre F3 pendant 17 ans, il a arbitré plusieurs championnats de France par équipe à Coubertin. Les judokas qui l'ont marqué ? "Il y en a eu beaucoup, mais je citerais Raymond Moreau du Judo Club de la Loire, pour l'exceptionnelle qualité de ses balayages et de son travail en cercle. Je me souviens également de quelques entraînements à l'INSEP, à l'époque où j'effectuais mon service militaire à Vincennes. Il y avait sur le tapis Jacques Le Berre, et je dois dire que son judo de déplacement était sensationnel. Tout en combinaisons,  en actions - réactions, c'était quelque chose !" Il évoque également Shozo Fujii, croisé lors d'un stage à Montbrison, et dont une démonstration de morote au ras du sol l'a beaucoup marquée, ou encore Marc Alexandre, Bernard Tchoullouyan…

6ème dan en 1991, juge national, coordinateur des passages de grades d'expression technique de la Ligue et de l'Interrégion, membre du Comité directeur du Comité du Rhône de judo, de la Commission d'organisation régionale des grades, Gérard Morfin pose un regard attentif sur l'évolution d'une discipline qu'il pratique depuis un demi-siècle et enseigne depuis quatre décennies. Le taux d'échec de 30% à l'examen des katas ? "La Ligue du Lyonnais propose des stages pour permettre aux professeurs de coordonner leurs méthodes d'enseignement, malheureusement il y a encore beaucoup d'absents et peut-être qu'au bout du compte ce sont les élèves qui en pâtissent." La relative baisse du nombre de licenciés depuis quelques années ? "Si je prends l'exemple d'une commune de 42 000 habitants comme Saint-Priest, il y a environ 350 associations implantées, dont une centaine d'associations sportives. Par rapport à il y a quelques décennies en arrière où il n'y avait le choix qu'entre le foot, le karaté et le judo, cela représente une dilution de l'offre de choix, ceci contribuant sans doute à expliquer cela."

Il en va sans doute de même avec la réceptivité moindre des enfants sur le tapis : "Le judo est une discipline difficile. Il faut beaucoup de répétitions avant de maîtriser un mouvement et d'oser le lancer en toute confiance. Cette approche demande une excellente motivation. Or les enfants aiment jouer, depuis toujours. La différence vient peut-être du fait qu'aujourd'hui les parents les incitent moins à persévérer que par le passé…" Et cela n'est pas sans conséquence sur le judo proposé le jour de la compétition : "Vu du bord du tapis, il y a aujourd'hui une sensation d'arrachement dans les combats. Où sont les déplacements, le travail en action-réaction ? La Fédération recommande de revenir à l'enseignement de base, je crois qu'elle n'a pas tort, car à terme nous risquons d'être classés dans la catégorie judo-lutte !"

Pourtant, côté monstres physiques, Gérard Morfin a lui aussi côtoyé du lourd. "Je me souviens de l'un de mes premiers stages, à Beauvallon près de Sainte-Maxime. C'était à l'été 1966, j'avais 23 ans et j'étais tout jeune 2ème dan. Le stage était dirigé par Henri Courtine et il y avait là des internationaux français, anglais, allemand, italiens, hollandais… Parmi eux, il y avait notamment les Hollandais Wilhem Ruska, le seul homme à avoir par la suite remporté deux titres olympiques la même année [en lourds et en Toutes catégories lors des JO de Munich en 1972, NDLR], et Anton Geesink… Anton Geesink, il faut savoir que c'était un gars capable trois fois par semaine de traverser à la nage le golfe qui reliait Sainte-Maxime à Saint-Tropez, puis de parcourir les 25 km du chemin du retour en footing… Les autres jours, il partait en forêt soulever des troncs d'arbre pour parfaire sa condition physique. Il faisait dans les 120 kilos, mais tu voyais bien ses abdos !... Je dois dire que ce stage m'a permis de bien progresser dans l'art de la chute, puisque j'ai balayé les quatre coins du tapis… Ce fut une belle leçon d'humilité."

Et qu'aurait été la vie de Gérard Morfin s'il n'avait pas connu le judo ? "Sans doute que je serais passé à côté d'une richesse sportive et d'un esprit de camaraderie que je ne soupçonnais pas. Il y a un réel plaisir, les années passant, à se retrouver sur le tapis. Avec les plus anciens, nous passons des heures à évoquer nos souvenirs communs, ce que nous avons fait, ce que nous n'avons pas fait, ce qu'il reste à faire." Et même si le corps accuse aujourd'hui le poids des heures de sueur, l'esprit, lui, n'a jamais perdu de vue l'idée de continuité : "Tout se fait peu à peu. Au début tu t'entraînes, tu combats, et puis tu t'aperçois que tu commences à donner des conseils aux plus jeunes de ton club. Les jours, les semaines passent, et puis tu finis par te dire qu'enseigner à ton tour ce que tu as appris, après tout pourquoi pas ? Et puisque tu enseignes, tu t'impliques aussi dans l'arbitrage, puisque tu as compris que sans arbitrage il n'y a pas de combat. De là tu commences à t'impliquer dans la vie de ton département, de ta ligue… Tout est dans la continuité. Tant que tu peux continuer, il faut continuer. L'important est de toujours conserver l'attitude et les valeurs d'un judoka."

Propos recueillis à Saint-Priest les 15 et 29 novembre 2007 par Anthony Diao.